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ÉconomieInternational

« Le financement des infrastructures, un outil pour relancer la croissance » (Bertrand Badré)

Photo de Florence Autret

Florence Autret

Publié le 30 décembre 2014 à 15:00 - Mis à jour le 09 janvier 2015 à 09:43

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Haut fonctionnaire issu de l'Inspection des finances, proche de Michel Camdessus avec lequel il prépara le sommet du G8 sur l'eau à Evian et, depuis 2012, directeur général finances de la Banque mondiale, Bertrand Badré fait le point sur les grands enjeux de l'initiative du G20 en faveur d'une politique de croissance mondiale.

C'est peut-être là que se lit le plus sûrement le mouvement global de rééquilibrage de la richesse. Au cours de la dernière décennie, 28% de la richesse produite chaque année dans le monde a été investie en capital physique : usines, trains, réseaux, immobilier, contre seulement 20% au début des années 2000.

Mais cette accumulation se produit à un rythme vertigineux dans les pays émergents où un tiers du PIB est investi, alors qu'en Europe et aux États-Unis, l'accumulation du capital est passée sous la barre des 20% et devrait se stabiliser à 15%, selon la Banque mondiale, et elle devrait ralentir également en Chine et en Inde.

Bref, les volumes d'investissement sont en chute libre. Même si le rééquilibrage des blocs économiques mondiaux se poursuit, la chute de l'investissement est devenu un problème planétaire.

D'où l'« Initiative mondiale pour les infrastructures » lancée en novembre par le G20 sous présidence australienne, avec une priorité : développer les financements de marché au moment où les finances publiques sont particulièrement contraintes. Et un objectif : gagner 2% de croissance en 2018. Un mois plus tôt, la Banque mondiale avait lancé son « Mécanisme mondial de financement des infrastructures », en partenariat avec les principales banques mondiales d'investissement, BEI comprise, mais aussi quelques grands investisseurs institutionnels comme Blackrock, Citibank ou Swiss Re, pour tenter de ramener les ressources disponibles du secteur financier vers l'« économie réelle ».

La Tribune. Initiative de la Banque mondiale, plate-forme de projets d'infrastructures du G20, plan Juncker : a-t-on là un embryon de politique économique mondiale ?

Bertrand Badré. Soyons prudent. Nous verrons dans cinquante ans si c'est aujourd'hui qu'est née une politique macro-économique globale. Mais il est intéressant de voir que depuis le G20 de février 2014, la croissance est devenue la priorité. Il y a bien eu un renversement sémantique. Nous nous sommes aperçus qu'un peu partout, après la crise financière, il y avait des difficultés à faire repartir la croissance « comme avant » et que cela pose des questions, dont celle des infrastructures.

Le problème est général. Il ne concerne pas que les émergents mais également des pays comme les États-Unis et l'Allemagne. Or dans la boîte à outils, nous avons des savoir-faire traditionnels : les politiques monétaires et budgétaires dont nous touchons les limites. À présent, nous avançons dans les politiques structurelles.

Le financement des infrastructures est un élément important de la boîte à outils internationale. C'est une préoccupation internationale dont témoignent ces initiatives convergentes. Même si elles correspondent à des priorités différentes, elles ont en commun de soutenir la demande à court terme et de participer d'une politique de l'offre à moyen et long terme.

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Comment mobiliser l'épargne privée ?

C'est ici que les choses deviennent compliquées. Nous avons une fenêtre de tir car les taux étant bas, les investisseurs institutionnels sont potentiellement à la recherche de rendements et de diversification. Théoriquement les infrastructures apportent les deux.

Cette fenêtre risque-t-elle de se refermer ?

Probablement, oui, à un moment donné. Des taux d'intérêt aussi bas, cela ne peut pas durer éternellement. En attendant, nous avons la possibilité de changer un peu le paradigme du financement de l'économie mondiale. La crise a amené à mettre l'accent sur la régulation des banques et dans une moindre mesure des assurances.

À l'avenir les banques vont être moins incitées à faire du long terme et plus portées sur du court terme, moins à faire du bilan et plus du hors bilan, moins à aller loin de leur base et plus à rester sur leur marché intérieur ou leur arrière-pays. Le risque va coûter plus cher. Donc les banques vont naturellement se détourner des risques sur les marchés compliqués d'infrastructures où les durées de retour sur investissement sont longues.

C'est une bonne chose ?

Certains se réjouissent de voir l'émergence à l'échelle mondiale du modèle originate to distribute où les investisseurs institutionnels -gestionnaires de fonds, fonds souverains, fonds de pension, assureurs, qui représentent 80000 milliards de dollars d'actifs sous gestion - se substituent aux banques. Sur le papier, cela fonctionne. En pratique, ce sera compliqué. Ces acteurs ont des modèles propres, ils n'ont pas forcément les spécialistes du crédit et du risque nécessaires, ni la capillarité sur le terrain. Organiser cette transition d'un modèle dominé par la finance bancaire à un autre dominé par la finance institutionnelle à grande échelle est l'enjeu essentiel du moment.

Cela renvoie à la question du partage du risque entre public et privé. A-t-on appris des expériences passées ?

La finance, c'est essentiellement le partage du risque et la prise en compte du temps. Un partenariat public-privé (PPP), c'est avant tout un partage du risque. Risque de marché, de trafic, ou même politique. C'est un exercice compliqué.

Beaucoup de PPP tournent mal, pas seulement dans les pays émergents, car souvent, en amont, l'expertise technique et humaine a été insuffisante. Mon souci principal - et toute notre initiative est fondée làdessus - consiste à la renforcer. Pour réconcilier des logiques qui ne sont pas alignées - utilité publique d'un côté et retour sur investissement de l'autre - il faut faire un travail sur la responsabilité et la capacité des deux côtés à rendre compte. Ce travail sera structurant dans les dizaines d'années à venir.

Faut-il innover en termes d'ingénierie financière ?

L'outil en lui-même ne crée pas de la valeur. L'important est la valeur du projet. La finance ne paye pas de projet. Elle aide à faire qu'une idée devienne un projet et que ce projet, qui sera payé en définitive par une combinaison consommateur/contribuable, soit financé dans de bonnes conditions pour que le coût contribuable soit minimisé et le bénéfice consommateur maximisé. Il faut repartir du b.a.-ba du baron Louis : « Faites-moi une bonne politique, je vous ferai une bonne finance. »

L'essentiel consiste, pour un pays ou une région, à établir un ordre de priorité, pas une liste au père Noël.

À quel horizon pourra-t-on mesurer l'effet de ces initiatives ?

Il faut distinguer trois vagues. La première est celle que Keynes appelait les « instincts animaux », autrement dit le comportement des agents économiques qui à un moment donné se diront : nous sommes repartis dans une logique de croissance, donc nous pouvons investir. Elle est très imprévisible mais fondamentale. Ensuite viendra l'impact sur la demande. Quand vous commencez à construire un pont, une route, une voie de chemin de fer, il y a un effet au premier coup de pioche. Les effets sur l'offre, la transformation de l'appareil économique, eux, ne seront sensibles qu'à cinq ou dix ans.

La Banque aura-t-elle atteint son objectif de soutenabilité financière, autrement dit sera-t-elle capable de ne plus vivre sur les intérêts de son capital mais des revenus des prêts accordés, en 2017, comme vous vous en êtes fixé l'objectif ?

Je n'ai aucun doute que l'on va y arriver. Cela demande des efforts mais ce n'est pas très compliqué. Nous venons de lancer un nouvel exercice budgétaire pour 2015-2016 où nous avons intégré à l'échelle du groupe toutes les données de l'environnement : les taux d'intérêt, le prix du pétrole, les demandes de nos clients et nos propres efforts. J'ai la conviction très forte qu'on ne peut être une institution de développement respectée et solide si on n'est pas une institution financière respectée et solide.

Avoir géré une institution comme la Banque mondiale, cela vous prépare au pilotage d'autres réformes, en France notamment, après la fin de votre mandat en 2017 ?

Le fait d'avoir traversé toute cette période de changements extrêmement brutaux dans les responsabilités qui ont été les miennes m'a permis d'avoir un regard raisonnablement critique. J'ai le sentiment d'avoir accumulé une expérience publique et privée, française et internationale, qui a beaucoup de valeur. Je suis certain que j'utiliserai, en France, en Europe ou ailleurs, l'expérience inestimable que j'aurai acquise ici, à la Banque mondiale.

Florence Autret

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