La mortalité des arbres explose et remet en cause les calculs climatiques des entreprises
latribune.fr
Dans le Grand Est, le Jura et les Vosges, les massifs forestiers subissent de plein fouet l'accumulation des anomalies climatiques saisonnières, qui multiplie la mortalité des arbres.
En France, la mortalité des arbres a été multipliée jusqu’à 4 pour les essences les plus communes depuis 2015, affaiblissant le puits de carbone national. Un choc passé inaperçu dans les stratégies de neutralité carbone des entreprises, pourtant de plus en plus dépendantes des forêts pour compenser leurs émissions.
En France, la mortalité des arbres a été multipliée jusqu’à quatre pour plusieurs essences communes en moins de dix ans, affaiblissant nettement le puits de carbone des forêts métropolitaines.Une étude publiée fin juin dans Nature Communications et les dernières synthèses de l’Inventaire forestier national confirment une accélération de la mortalité et un ralentissement de la capacité d’absorption du CO2 sur la dernière décennie. Les données de l’IGN décrivent une forêt moins robuste, alors même que les trajectoires climatiques des entreprises françaises s’appuient de plus en plus sur ce puits naturel pour afficher la neutralité carbone.
Pourquoi le puits de carbone français se fragilise
La rupture ne vient pas d’une seule canicule historique mais d’une combinaison d’anomalies saisonnières : hivers plus doux, printemps secs ou au contraire anormalement humides, sécheresses estivales plus fréquentes et plus longues. Les modèles d’apprentissage automatique mobilisés par les chercheurs montrent que ces séquences jouent davantage sur la mortalité que les événements extrêmes isolés. Les hivers réchauffés permettent aux insectes ravageurs de survivre et raccourcissent le repos végétatif, les printemps très humides déclenchent une croissance trop rapide des houppiers qui rend les arbres vulnérables au stress hydrique de l’été, et les sécheresses répétées épuisent les réserves des peuplements.
Du point de vue carbone, l’Inventaire forestier national constate déjà un ralentissement du puits des forêts françaises sur la dernière décennie, combinant mortalité accrue et croissance moins dynamique. L’IGN évoque des forêts « plus affectées par le changement climatique », avec plusieurs crises sanitaires et climatiques qui ont entamé la capacité des peuplements à stocker durablement le carbone. Autrement dit, le principal allié naturel des politiques climatiques françaises devient plus incertain au moment où l’on compte le plus sur lui.
Un point aveugle des trajectoires de neutralité carbone d’entreprise
La plupart des trajectoires de neutralité carbone d’entreprise reposent sur un schéma implicite : réduction des émissions directes et indirectes jusqu’à un certain seuil, puis recours croissant à la « compensation » via des puits de carbone, souvent forestiers, pour atteindre le net zéro. Ces stratégies présupposent un puits forestier stable, voire croissant, dans les prochaines décennies. Or les données de terrain montrent exactement l’inverse : le bilan carbone des forêts se dégrade sous l’effet combiné du climat et des prélèvements.
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Le marché volontaire du carbone s’est structuré autour de projets forestiers vendus comme des garanties de stockage longue durée : reboisement, gestion améliorée, protection contre la déforestation. La valeur de ces crédits repose sur quelques critères-clés : mesurabilité, additionnalité, pérennité et vérifiabilité. L’agence publique française chargée du climat rappelle que la pérennité est centrale, surtout pour les projets forestiers exposés aux aléas naturels et aux changements d’usage des terres. Un avis d’expert de l’Ademe insiste sur la nécessité de prendre en compte l’impact des pratiques de récolte sur les stocks de carbone et les puits.
Avec l’accélération de la mortalité des arbres, une partie de ces crédits se retrouve exposée à un risque climatique qui n’était pas correctement valorisé. Si les arbres censés stocker le CO2 meurent plus vite, brûlent ou se décomposent, le carbone repart dans l’atmosphère et la promesse de compensation s’effrite. Certaines plateformes de sélection de projets, s’alignant sur les recommandations publiques, demandent désormais des scénarios plus prudents sur la durée de stockage, des garanties de gestion et des mécanismes de « buffer » pour couvrir les pertes de carbone liées aux aléas.
Ce risque reste largement « hors bilan » pour les entreprises. Il n’apparaît ni dans les annexes financières ni dans les scénarios de stress test climat fournis aux régulateurs. Pourtant, pour un groupe fortement engagé sur les crédits forestiers, une révision des facteurs de mortalité et des scénarios de puits pourrait diminuer sensiblement la quantité d’émissions présentée comme neutralisée. À mesure que les autorités et les investisseurs renforcent les exigences sur l’intégrité des crédits carbone, le risque d’un recalibrage brutal des portefeuilles de projets forestiers augmente.