La discrète révolution de l'apprentissage : comment l'alternance est devenue la voie royale de l'emploi qualifié
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Gabriel Attal à l'occasion d'une visite éclair à Airbus, pour soutenir l'apprentissage à Toulouse.
Rémi Benoit
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Gabriel Attal à l'occasion d'une visite éclair à Airbus, pour soutenir l'apprentissage à Toulouse.
Rémi Benoit
Longtemps perçu par le grand public comme une filière secondaire, l’apprentissage a connu dans l’enseignement supérieur une mutation structurelle d’une ampleur sans précédent pour s’imposer, en quelques années, comme la voie royale de l’insertion professionnelle qualifiée. Cette transformation est attestée par les chiffres publiés par la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares, ministère du Travail) : entre 2018 et 2024, le nombre d’employeurs recrutant au moins un apprenti du supérieur (préparant un diplôme de niveau bac+2 ou plus) a quasiment quadruplé.
Le volume total d’entreprises impliquées est passé de 55 121 structures en 2018 à un total de 212 329 en 2024. Cette dynamique de massification a redéfini le rôle de l’alternance, désormais considérée comme une composante essentielle de l’enseignement post-bac.
En 2024, parmi l’ensemble des structures recruteuses d’apprentis, 58 % embauchent désormais au moins un profil préparant une formation de l’enseignement supérieur. Ce basculement est d’autant plus significatif qu’en 2018, 68 % des employeurs ne recrutaient que des apprentis du secondaire, une proportion qui est tombée à 42 % en 2024. L’apprentissage a ainsi pénétré l’intégralité du tissu économique, modifiant l’approche des entreprises face aux enjeux de recrutement et de transmission des compétences, notamment pour les postes les plus qualifiants.
L’origine de cette explosion se trouve dans une convergence d’initiatives législatives et de dispositifs d’incitation économique ciblés. Le point de bascule est sans conteste la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel du 5 septembre 2018, qui a refondé le cadre de l’apprentissage en profondeur. Cette réforme a notamment relevé le plafond d’âge, permettant d’ouvrir le dispositif aux jeunes jusqu’à 29 ans révolus, ou plus de 30 ans sous certaines conditions, et a modifié les aides destinées aux employeurs ainsi que le financement des Centres de formation d’apprentis (CFA).
Cependant, la véritable accélération, celle qui a engendré une croissance exponentielle, est directement liée à l’introduction des aides financières spécifiques destinées aux employeurs à partir de 2020. Le recrutement d’un apprenti du supérieur est ainsi devenu éligible à un soutien financier, ce qui a provoqué un afflux massif de nouvelles structures dans le système. Le nombre d’employeurs (au sens du Siren) qui recrutent au moins un apprenti du supérieur sans en avoir embauché au cours des cinq années précédentes a bondi de manière spectaculaire en 2020, avec 78 784 nouvelles entreprises, soit une augmentation de plus de 43 000 en l’espace d’un an. Le pic historique du recrutement de nouveaux recruteurs a été atteint en 2021, avec 90 647 structures s’engageant dans le dispositif.
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Bien que le flux de nouvelles structures ait depuis décéléré — il est redescendu à 66 820 en 2024 —, l’habitude de recrutement est désormais ancrée. La loi de 2018 a également rendu l’apprentissage accessible aux employeurs publics, y compris les trois versants de la fonction publique (État, territoriale, et hospitalière). Il est d’ailleurs à noter que le secteur public a bénéficié d’une aide supplémentaire de 3 000 euros dans la fonction publique hospitalière à partir de juillet 2021 et du financement des frais pédagogiques par le CNFPT dans la fonction publique territoriale depuis 2022.
En 2024, le profil-type de l’employeur recruteur dans le supérieur est ultra-majoritairement issu du secteur privé, qui représente 98 % des entreprises impliquées. Surtout, la croissance de l’alternance est massivement portée par le secteur tertiaire, qui regroupe désormais 83 % des employeurs recrutant des apprentis du supérieur, contre 70 % en 2018. Cette hausse de 13 points en six ans témoigne de l’adéquation du dispositif avec les besoins en compétences du secteur des services. Les activités scientifiques et techniques, ainsi que les services administratifs et de soutien, forment le premier contingent des recruteurs du secteur tertiaire (23 % en 2024), suivis par le commerce, la réparation automobile et motocycle (15 %). À l’inverse, la part de l’industrie est passée de 16 % en 2018 à seulement 9 % en 2024, tandis que la construction a reculé de 8 % à 6 %.
L’autre évolution majeure réside dans l’implication croissante des petites et très petites entreprises. En 2024, les structures de moins de 10 salariés représentent 59 % des employeurs recrutant au moins un apprenti du supérieur. Cette proportion, en augmentation de 13 points par rapport aux 46 % de 2018, prouve que l’alternance n’est plus le seul apanage des grands groupes. Corrélativement, la part des très grands employeurs (250 salariés ou plus) a diminué, passant de 9 % en 2018 à 4 % en 2024. La concentration géographique des employeurs du supérieur est également notable, avec 54 % d’entre eux localisés dans des communes densément peuplées. Ce chiffre contraste fortement avec les recruteurs du secondaire qui ne sont que 27 % à être situés dans ces communes, et 37 % en communes rurales.
Le public de l’apprentissage supérieur est caractérisé par une relative maturité : l’âge est plus élevé que dans le secondaire. En 2024, 46 % des apprentis du supérieur ont entre 20 et 22 ans au début de leur contrat. Seuls 3 % ont moins de 18 ans, alors que cette catégorie d’âge représente 46 % des apprentis du secondaire. Par ailleurs, le dispositif attire un public féminin équilibré, les femmes représentant 51 % des apprentis du supérieur.
En matière de niveau de formation, les diplômes de niveau 5 (équivalent bac+2) constituent encore la plus grande part des contrats signés dans les TPE (49 % des contrats dans les structures de moins de 10 salariés). Cependant, l’alternance s’est imposée pour les plus hauts niveaux de qualification : la part des formations de niveaux 7 et 8 (équivalent bac+5 et plus) est prépondérante dans les grands groupes, représentant la moitié (50 %) des contrats d’apprentissage dans les entreprises de 250 salariés ou plus. Cette proportion est de 22 % dans les structures de moins de 10 salariés, marquant une dualité dans le recrutement selon la taille de l’employeur.
Les principales spécialités de formation dans le supérieur (secteur tertiaire) restent concentrées autour du commerce et de la gestion (17 %) et des activités scientifiques et techniques (14 %) pour les contrats commencés en 2024.
La conséquence la plus marquante est la redistribution du volume de contrats vers les petites et moyennes structures. En 2024, 55 % des contrats d’apprentissage du supérieur ont été signés dans des structures de moins de 50 salariés (34 % dans les moins de 10 salariés et 21 % dans les 10 à 49 salariés). Cette donnée illustre l’intégration réussie de l’alternance par les PME/TPE, d’autant plus que cette part n’était que de 42 % en 2018. Parallèlement, la part des contrats signés dans les très grandes structures (250 salariés ou plus) a mécaniquement reculé, passant de 41 % en 2018 à 32 % en 2024.
Si les PME/TPE sont plus nombreuses à recruter, le dispositif s’est également professionnalisé et intensifié chez les grands groupes. Le nombre moyen de contrats d’apprentissage du supérieur commencés par les employeurs de 250 salariés ou plus a bondi de 13 en 2018 à 24 en 2024. Chez les PME (10 à 49 salariés), l’augmentation est également significative, le nombre moyen de contrats passant de 2 à 3. Cette double dynamique — massification par le nombre d’employeurs (TPE/PME) et intensification par le volume de contrats (Grandes Entreprises) — montre que l’alternance est devenue un canal de recrutement à part entière, notamment dans les grandes structures pour les formations les plus qualifiantes (bac+5 et plus).
Le principal risque identifié par la Dares réside dans la pérennité de l’engagement des employeurs face à la diminution observée du nombre de nouveaux recruteurs depuis 2021. Le maintien du niveau global des employeurs à plus de 212 000 en 2024 suggère une intégration structurelle. Néanmoins, l’engagement des TPE, qui sont majoritaires dans le nombre total d’employeurs (59 % ont moins de 10 salariés), dépend en partie du maintien des conditions incitatives et de l’attractivité du dispositif face aux évolutions réglementaires et économiques. Tout retrait significatif des aides pourrait potentiellement impacter le dynamisme des TPE et des PME, dont l’arrivée a été largement stimulée par les dispositifs post-2020.
La consolidation de l’apprentissage dans le supérieur repose sur l’ancrage des cadres incitatifs. La loi de 2018 a fourni les fondations, notamment en garantissant un financement stable des CFA et en offrant une meilleure lisibilité des certifications préparées, toutes enregistrées au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP).
L’impact des aides financières sur le pic de nouveaux recruteurs a démontré l’efficacité d’un soutien ciblé. Même si les données n’évoquent pas de recommandations directes, elles illustrent les actions spécifiques prises par le secteur public pour soutenir le dispositif : l’aide supplémentaire de 3 000 euros dans la fonction publique hospitalière à partir de 2021, et le financement des frais pédagogiques par le CNFPT pour les apprentis de la fonction publique territoriale depuis 2022.
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L’alternance est devenue, pour les entreprises, un outil majeur de recrutement et d’acquisition de compétences stratégiques, en particulier pour les formations les plus qualifiantes (bac+5 et plus) au sein des grands groupes. L’élargissement de l’alternance au tertiaire (83 % des recruteurs) et l’implication des PME (55 % des contrats dans les moins de 50 salariés) garantissent une main-d’œuvre qualifiée et pré-intégrée, capable de répondre aux besoins sectoriels tendus. L’apprentissage dans le supérieur est désormais une composante essentielle de la stratégie RH et de la compétitivité économique française, garantissant une insertion professionnelle rapide pour une jeunesse déjà spécialisée.
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