Dermatose bovine : l’exécutif sous pression face à la révolte contre l’abattage
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Des agriculteurs bloquent un rond-point et l'accès à l'autoroute A64 à Comminges pour protester contre les décisions d'abattre des troupeaux de bovins en raison de la propagation de la dermatite nodulaire contagieuse (CND). À Sailhan, dans le sud-ouest...
Photographer - Lilian Cazabet / Hans Lucas via - Lilian Cazabet / Hans Lucas - Lilian Cazabet
L’État défend une stratégie d’abattage des troupeaux affectés et de vaccination d’urgence, mais la colère des éleveurs monte, menant à des blocages routiers. Le gouvernement annonce l’extension de la vaccination à un million de bovins supplémentaires, malgré les divisions syndicales et les risques pour le modèle sanitaire français.
Des agriculteurs maintenaient la pression samedi en bloquant des routes dans le sud-ouest de la France après des heurts avec la police dans la nuit, pour protester contre des abattages de bovins malades.
Depuis l’apparition de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) en juin dernier sur le territoire français, le monde agricole est entré dans une crise sanitaire et sociale majeure. La stratégie de lutte mise en place par l’État, impliquant l’abattage systématique des troupeaux des foyers affectés, des restrictions de mouvement, et une vaccination d’urgence ciblée, se heurte désormais à une opposition frontale d’une partie des éleveurs, menant à des blocages routiers massifs dans le Sud-Ouest.
La virulence de cette protestation est telle qu’elle a forcé le gouvernement à annoncer un élargissement significatif de sa campagne de vaccination, un geste qui, s’il vise à apaiser les tensions, interroge sur la pérennité du modèle sanitaire français défendu bec et ongles par les autorités et l’Ordre des vétérinaires.
L’abattage, étincelle de la colère agricole
L’origine immédiate de cette montée de fièvre réside dans la stratégie d’éradication de la DNC par l’État. La DNC, bien que parfois « asymptomatique, invisible, indétectable, » nécessite, selon le ministère de l’Agriculture, le recours à la mesure radicale de l’abattage de toutes les bêtes des foyers affectés, suivi de restrictions de mouvements des troupeaux. Cette stratégie, mise en place depuis l’apparition de la maladie en juin, est présentée comme la seule voie efficace pour endiguer la propagation d’une maladie animale.
Cette politique est toutefois vécue comme un « traumatisme immense » par les éleveurs touchés et suscite une opposition vive dans le monde agricole. La Coordination rurale et la Confédération paysanne, deux entités syndicales aux positions souvent divergentes, se retrouvent unies contre « l’euthanasie généralisée » des bêtes. Elles réclament toutes deux une large vaccination du cheptel plutôt que l’abattage.
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Léon Thierry, coprésident de la Coordination rurale des Pyrénées-Atlantiques, a exprimé clairement cette opposition : « Il est hors de question que dans le massif pyrénéen on abatte des bêtes qui ne sont pas malades, qui sont saines, parce qu’elles appartiennent à un troupeau d’où, soi-disant, est sortie une bête malade. » Le président de la Coordination rurale locale, Joël Descat, a, quant à lui, prévenu à Mont-de-Marsan que « s’il y a un éleveur touché, on viendra en soutien, s’il le souhaite, s’opposer à l’abattage. »
Modèle sanitaire contre impératif économique
Cette position est vivement contredite par l’alliance syndicale majoritaire FNSEA-Jeunes Agriculteurs. Ces derniers estiment que l’ »abattage total est la meilleure solution. » Leur président, Arnaud Rousseau, a avancé un argumentaire principalement axé sur la préservation du statut sanitaire du pays : une vaccination complète mettrait pendant de longs mois « la France sous cloche, » ce qui la priverait de son statut européen de pays « indemne. » Cette perte de statut impacterait sévèrement les capacités d’exportation de bovins français et le soutien aux prix. Le maintien du statut « indemne » est donc présenté comme un impératif économique majeur.
La crise a également pris une dimension politique avec l’intervention de l’opposition. Jean-Luc Mélenchon a jugé sur X que « l’abattage systématique des troupeaux est absurde, » notant que « des institutions scientifiques et professionnelles disent qu’on peut faire autrement. »
Mathilde Panot, cheffe des députés LFI, a adressé un courrier à la ministre de l’Agriculture pour demander un « changement de stratégie, » plaidant pour une « généralisation de la vaccination sur l’ensemble du territoire français et un abattage partiel ciblé des animaux malades, » accompagné d’un « suivi rapproché des troupeaux. » Dans un autre courrier adressé au Premier ministre, elle a souligné que le refus d’une campagne de vaccination généralisée dans le but de préserver les exportations et le statut « indemne »« relève d’un choix politique. » Elle a argumenté que la France devrait négocier avec les pays importateurs pour permettre l’exportation d’animaux vaccinés, suivant la pratique observée dans certaines zones vaccinales et la recommandation de la FVE (Fédération vétérinaire européenne).
Blocages et tensions dans le Sud-Ouest
La grogne s’est manifestée par des actions de blocage routier qui ont paralysé le Sud-Ouest. Près de 150 kilomètres de l’autoroute A64 entre Bayonne et Tarbes étaient toujours interdits à la circulation. Les blocages avaient débuté vendredi soir, notamment côté basque et à Carbonne (Haute-Garonne), un lieu symbolique du précédent mouvement agricole de janvier 2024.
D’autres axes majeurs étaient également concernés, témoignant de l’étendue du mécontentement sur 13 départements : une partie de la rocade nord de Pau, la rocade autour d’Auch dans le Gers, une portion de la N20 en Ariège, ainsi que des bouts de la D911 et de l’autoroute A75 en Aveyron.
Selon l’entourage du ministre de l’Intérieur, les autorités ont recensé « un peu plus d’une quinzaine d’actions sur 13 départements réunissant entre 900 et 1.000 personnes, » avec des « tensions » signalées par endroits. Ces tensions ont conduit à des heurts avec les forces de l’ordre. LFI a protesté contre ce qu’elle a qualifié d’ »usage disproportionné de la force qui a fait des blessés. » La semaine dernière dans le Doubs et cette semaine en Ariège, où a été détecté le premier cas de la maladie dans le Sud-Ouest, les gendarmes ont été mobilisés pour permettre aux vétérinaires d’accéder aux fermes touchées afin de procéder aux dépeuplements.
Le dépeuplement, un acte « traumatisant »
L’application de la stratégie d’abattage a exposé les vétérinaires à des « pressions inacceptables, » comme l’a dénoncé Jacques Guérin, président du Conseil national de l’Ordre des vétérinaires. Il a fait état d’ »actes de haine » commis à l’encontre des professionnels, notamment des « appels à brûler des cliniques sur les réseaux sociaux » et des insultes virulentes reçues sur les standards.
Le président de l’Ordre a souligné l’impact psychologique de cette situation : « Imaginez ce que ressent une vétérinaire qui attend plusieurs heures dans un car de police que les conditions soient réunies pour procéder au dépeuplement d’un troupeau dans un climat insurrectionnel ! On cogite, on se demande si on a fait ce métier pour ça. » Il a martelé que le dépeuplement, bien que « traumatisant pour l’éleveur » l’est également « pour celui qui le réalise, mais indispensable. »
Pour Jacques Guérin, si la sécurité des vétérinaires, qui sont « de bons petits soldats mandatés par l’État pour faire des actes, » n’est pas garantie, il ne sera plus possible d’exercer dans un tel climat « délétère. » Il a néanmoins insisté sur l’impossibilité d’exercer sous la protection permanente de la gendarmerie, car « aucune relation de confiance ne pourrait s’instaurer » avec les éleveurs. L’Ordre des vétérinaires a espéré « ne pas ajouter de la crise à la crise » en portant plainte, mais a prévenu qu’il passerait à « l’étape d’après, » c’est-à-dire « zéro tolérance, » en engageant des actions en justice si des actes malveillants étaient perpétrés.
Extension de la vaccination
Face à l’ampleur de la crise, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a annoncé samedi l’intention du gouvernement d’étendre la campagne de vaccination. Au micro d’Ici Occitanie, elle a déclaré vouloir vacciner « près d’un million » d’animaux supplémentaires contre la DNC, afin de « protéger les éleveurs. »
Cette extension ciblera les huit départements du Sud-Ouest placés en zone réglementée : Ariège, Aude, Gers, Haute-Garonne, Hautes-Pyrénées, Pyrénées-Atlantiques et Pyrénées-Orientales en Occitanie, ainsi que les Landes en Nouvelle-Aquitaine. Ce million de doses supplémentaires s’ajoutera au million de bovins ayant déjà été vaccinés depuis le lancement de la phase opérationnelle le 18 juillet, ce qui a représenté un coût initial de 20 millions d’euros. La ministre a par ailleurs confirmé qu’elle s’entretiendrait « prochainement » avec des élus des zones concernées. Elle a toutefois maintenu sa position sur le terrain, indiquant qu’elle ne se rendrait « pas sur les points de blocage. »
Concernant l’ordre public, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a demandé samedi aux préfets et responsables de la police et de la gendarmerie de faire preuve de « souplesse » et de « tact » face aux manifestants. Cependant, il a également donné instruction d’intervenir « en cas de violences. »
Ces mesures interviennent alors que le risque de remise en question du « modèle sanitaire français » est au cœur des préoccupations. Jacques Guérin a prévenu que « ce modèle sanitaire, qui a fait ses preuves depuis plus de 70 ans, » reposant sur « l’intérêt collectif » et une « certaine discipline, » est en danger. Si l’irrationalité ou les pseudo-sciences prennent le dessus, le modèle pourrait « s’écrouler, » avec des impacts « terribles » pour la totalité des éleveurs.
La crise de la DNC ne fait qu’exacerber un mécontentement plus large au sein de la profession, déjà alimenté par d’autres dossiers brûlants tels que les accords commerciaux du Mercosur et la baisse annoncée du budget de la Politique agricole commune (PAC) européenne. La décision d’élargir la vaccination est un compromis politique pour tenter de désamorcer la tension, mais la division persiste quant à la méthode pour protéger durablement les élevages français.