Taïwan, puces, terres rares : comment un mot de Trump peut rebattre les cartes entre Washington et Pékin

Xi Jinping et Donald Trump à Busan, le 30 octobre 2025.
/FW1FP/Sonali Paul - REUTERS - Evelyn Hockstein

Xi Jinping et Donald Trump à Busan, le 30 octobre 2025.
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Quand Donald Trump se rendra à Pékin cette semaine, Xi Jinping a déjà prévenu que Taïwan sera en haut de son agenda, une rupture nette avec leur rencontre en Corée du Sud l’an dernier où le sujet avait été délibérément mis de côté.
Taipei observe de très près ce sommet dont elle est absente, craignant que le président américain, connu pour son approche transactionnelle des alliances, n’assouplisse la ligne de Washington sur l’île en échange d’achats chinois d’avions, de produits agricoles ou de gestes sur le front commercial.
Pour Pékin, le dossier taïwanais se mêle désormais à la bataille sur les semi-conducteurs et les minerais critiques, au moment où la Chine a élargi discrètement son arsenal de leviers économiques sous couvert de trêve avec Washington.
Pour Pékin, Taïwan n’est plus seulement une « province renégate » : c’est désormais le « cœur des cœurs » des intérêts chinois et la base politique des relations avec les États-Unis, comme l’a rappelé le ministère chinois des Affaires étrangères. La Chine affirme que « ‘l’indépendance de Taïwan’ et la paix dans le détroit de Taïwan sont aussi incompatibles que le feu et l’eau », tout en maintenant le contact avec Washington à propos du voyage de Trump, laissant entendre qu’elle cherchera à tester la marge de manœuvre du président américain.
Lors de leur sommet de 2024, Xi avait déjà demandé à Joe Biden de modifier le langage américain en passant à la formule « nous nous opposons à l’indépendance de Taïwan », là où la position officielle est de ne « pas soutenir » cette indépendance, une demande que Washington a jusqu’ici refusé.
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Des sources impliquées dans la préparation de la visite expliquent que Pékin envoie depuis des mois des signaux similaires aux équipes de Trump, sans dévoiler le détail de ces échanges, protégés par la confidentialité des discussions diplomatiques.
Côté américain, la ligne reste officiellement celle d’une « politique d’une seule Chine » : Washington ne prend pas position sur la souveraineté de l’île, se contente de reconnaître – sans l’accepter – la position de la Chine qui revendique Taïwan, et réaffirme qu’il « ne soutient pas » l’indépendance taïwanaise tout en aidant l’île à maintenir ses capacités d’autodéfense.
Pour Pékin, cette nuance laisse encore trop d’espace à Taipei, alors que le nouveau président Lai Ching-te, qualifié de « séparatiste » par la Chine, répète que Taïwan est déjà un pays indépendant, officiellement la République de Chine.
Dans ce contexte, la demande chinoise d’un durcissement lexical à Washington ne vise pas seulement le symbole : elle cherche à verrouiller le cadre politique dans lequel se déploient les relations militaires, technologiques et commerciales autour du détroit.
Les experts chinois proches du pouvoir ne cachent pas l’enjeu. « Si les États-Unis ne veulent pas mener une grande guerre avec la Chine au sujet de Taïwan, ils ne devraient pas soutenir l’indépendance de Taïwan », explique Wu Xinbo, doyen de l’Institut d’études internationales de l’université Fudan et membre du conseil consultatif du ministère chinois des Affaires étrangères.
« Trump n’a aucun intérêt à entrer en guerre avec la Chine. Pour éviter un conflit majeur impliquant les États-Unis, il devrait clarifier qu’il ne soutiendra pas l’indépendance ni ne prendra de mesures qui encouragent un agenda politique séparatiste », poursuit-il, dessinant le cadre dans lequel Pékin souhaite enfermer Washington.
Un passage assumé de « nous ne soutenons pas l’indépendance de Taïwan » à « nous nous opposons à l’indépendance de Taïwan » serait interprété comme un affaiblissement de l’engagement américain dans la région, bien au-delà de l’île elle-même. Un tel glissement sémantique pourrait ébranler la confiance de Taipei dans la solidité des garanties de sécurité américaines, déjà fragilisées par les déclarations fluctuantes de Trump, et alimenter les débats internes au Japon ou en Corée du Sud sur la fiabilité du parapluie américain face à la Chine et à la Corée du Nord.
Un changement même « nuancé » de langage sur Taïwan pourrait modifier l’évaluation par Pékin de la détermination américaine à continuer de soutenir l’île, tout en soulevant de nouvelles interrogations sur l’ensemble des engagements sécuritaires de Washington en Asie.
Pour les entreprises de la région, cette ambiguïté se traduit en primes de risque, en coûts de financement plus élevés et en arbitrages industriels plus prudents.
Une perception de désengagement américain peut encourager Pékin à accentuer les pressions militaires et économiques autour de Taïwan – incursions aériennes, exercices navals, mesures de rétorsion ciblant des entreprises – ce qui renforce l’incertitude pour les investisseurs.
Elle peut aussi accélérer les choix de réarmement japonais et sud-coréen, au prix d’un détournement de ressources publiques qui auraient autrement pu alimenter infrastructures, éducation ou innovation civile.
Taïwan est un puissant centre des semi-conducteurs au cœur de l’équilibre militaire dans le Pacifique occidental. Les usines taïwanaises produisent des puces avancées indispensables à l’automobile, au cloud, à l’intelligence artificielle et aux systèmes d’armes modernes, dont dépendent autant les États-Unis que la Chine.
Washington a renforcé ses contrôles à l’exportation sur les équipements de fabrication de puces et sur certains composants de haute performance, afin de freiner les avancées chinoises dans les technologies duales, civiles et militaires. Pékin, de son côté, presse l’administration Trump d’assouplir ces restrictions, tout en investissant massivement dans ses propres capacités de conception et de production.
Dans ce bras de fer, chaque tension autour du détroit de Taïwan renchérit le risque d’interruption des flux de composants, oblige les fondeurs et les grands clients à intégrer des scénarios de rupture brutale dans leurs plans d’investissement et pèse sur les calendriers d’ouverture de nouvelles usines aux États-Unis, en Europe ou en Asie du Sud-Est. Les autorités américaines ont déjà signalé qu’elles étaient prêtes à durcir encore le filtrage des exportations technologiques sensibles si Pékin continuait d’utiliser les leviers économiques pour peser sur la sécurité de Taïwan.
À l’inverse, un geste sur le langage politique américain, perçu comme un affaiblissement de la position de Washington, pourrait inciter la Chine à tester les limites de ce dispositif tout en cherchant à négocier des exemptions ciblées pour ses champions technologiques.
Pour les industriels, la question n’est plus de savoir s’il faut se diversifier hors de Chine et de Taïwan, mais à quel rythme et au prix de quelles marges. Les grands groupes de la tech et de l’automobile multiplient les projets de « friendshoring » – localisation partielle de la production chez des alliés – tout en gardant une partie de leur capacité en Asie pour rester compétitifs.
Au-delà des puces, Pékin dispose d’un autre levier discret : les terres rares et minerais critiques, essentiels aux moteurs d’avions, aux systèmes d’armes, aux aimants pour véhicules électriques et pour éoliennes, ainsi qu’à nombre de composants électroniques. Malgré la trêve commerciale conclue l’an dernier, des pénuries de terres rares se sont aggravées aux États-Unis, touchant l’aéronautique et les semi-conducteurs, sur fond de contrôles chinois renforcés sur les exportations. Les délais d’approvisionnement se sont allongés et que les prix de certaines catégories de minerais ont bondi, mettant sous pression les plans de production.
Pour tenter de desserrer l’étau, Washington a signé en 2025 un accord avec Pékin visant à accélérer les exportations de terres rares cruciales pour l’aéronautique américaine, mais la Chine conserve une capacité de blocage significative. Pékin a autorisé début 2026 de larges volumes d’exportations de minerais vitaux pour les industriels américains, tout en modulant finement les licences au gré des tensions politiques.
Ce jeu de robinets ouverts ou fermés permet à la Chine d’envoyer des signaux à la fois à la Maison Blanche et aux grands groupes américains. Pour le pouvoir chinois, toute clarification américaine sur Taïwan, même symbolique, s’inscrit dans un troc implicite avec l’accès aux ressources et aux capacités industrielles que les États-Unis ne contrôlent plus totalement.
Dans ce cadre, les entreprises occidentales multiplient les projets de diversification de leurs approvisionnements, du recyclage au développement de mines en Australie, en Afrique ou en Amérique latine, mais ces efforts nécessitent des années et des milliards de dollars.
À court terme, un raidissement chinois sur les minerais critiques en réponse à un langage jugé inacceptable sur Taïwan pourrait suffire à paralyser des chaînes de production entières, en particulier dans l’aéronautique et l’automobile, et à remettre en cause les trajectoires de décarbonation qui reposent sur les technologies électriques.
À l’approche des élections de mi-mandat au Congrès, Donald Trump a besoin de résultats tangibles à montrer aux agriculteurs, aux industriels et aux milieux d’affaires. L’an dernier, Washington et Pékin ont scellé une trêve commerciale assortie d’un mécanisme bilatéral chargé d’identifier des produits susceptibles de renforcer les échanges sans mettre en péril la sécurité nationale ou les chaînes d’approvisionnement.
Dans ce cadre, la Chine a envisagé de s’engager sur des achats massifs de volaille, de bœuf et d’environ 25 millions de tonnes métriques de soja américain par an sur trois ans, tout en discutant de contrats d’importation de charbon, de pétrole et de gaz naturel auprès de groupes énergétiques américains.
Au cœur du sommet, un autre dossier symbolique se joue : Boeing espère boucler avec les compagnies chinoises un accord qui pourrait porter sur 500 appareils 737 MAX et des dizaines d’avions gros-porteurs, un contrat en négociation depuis des années. Cette commande, qui nécessite le feu Verts politique des deux capitales, attend un moment diplomatique propice, Trump ayant par le passé menacé d’entraver l’accès chinois à certaines pièces de moteur pour faire pression.
Le PDG de Boeing a d’ailleurs indiqué que le président américain était « clé » pour conclure ce dossier, qui offrirait un signal fort à l’industrie aéronautique et aux marchés.
Ces engagements sur l’agriculture, l’aéronautique ou l’énergie ont deux caractéristiques : ils sont visibles, chiffrables, et donc politiquement monnayables, mais restent réversibles si le climat se dégrade. Ils peuvent donner l’illusion d’un apaisement durable alors qu’ils ne traitent ni la rivalité technologique ni les contentieux de sécurité, à commencer par Taïwan.
Pour les directions générales, le sommet de Pékin ne se résume pas à une photo de famille entre deux présidents : c’est un test grandeur nature de la capacité des États-Unis et de la Chine à stabiliser un rapport de force qui s’est déplacé sur le terrain des technologies, des ressources et des mots.
Le fait que Pékin ait placé Taïwan « en haut » de l’agenda de Xi, qu’il réclame un changement explicite de langage sur l’indépendance et qu’il ajuste en parallèle ses exportations de terres rares et de minerais critiques montre à quel point sécurité, industrie et diplomatie sont désormais intriquées. Dans le même temps, Washington maintient une ligne officielle inchangée sur Taïwan tout en multipliant les ventes d’armes à l’île et les restrictions sur les semi-conducteurs, envoyant un signal d’ambivalence que les marchés et les alliés tentent de décoder.
(Avec Reuters)