La chronique de Sophie Iborra. « Où sont les femmes dans notre récit collectif ? »

Les Héritières
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À 21 ans, elle prend une décision radicale : celle d’arrêter de chanter. Car c’est par la musique que tout commence pour Julie Gayet, bien avant que le théâtre et le cinéma ne s’imposent. Mais ce choix laissera une trace : « J’ai eu le sentiment de trahir la première personne qui croyait en moi », confie-t-elle en évoquant Tosca Marmor, sa professeure de chant, survivante des camps de concentration. Choisir en dépit des renoncements est sa ligne de conduite depuis toujours.
Elle grandit dans une famille de médecins, où l’on attend des trajectoires balisées. Pourtant, elle bifurque et s’autorise une autre voie en claquant la porte de la maison familiale. « L’indépendance, je l’ai vue à l’œuvre avant de la revendiquer », explique-t-elle en évoquant « Mamie T », sa grand-mère, parmi les premières femmes diplômées de médecine mais empêchée d’exercer. Très tôt, elle identifie ce qui contraint les femmes. Comme cette fâcheuse tendance à « minimiser, prendre sur soi pour ne pas déranger l’ordre établi ».
Elle en veut pour preuve le « test du yaourt » mené auprès d’enfants, où les petites filles hésitent à dire qu’un aliment est mauvais là où les garçons expriment immédiatement leur dégoût. « Une différence qui en dit long sur ce qui s’apprend dès l’enfance », explique-t-elle. Cette mécanique insidieuse – vouloir correspondre, maîtriser son corps et répondre aux attentes – , Julie Gayet va mettre des années à la déconstruire. « J’étais dans le regard des autres, à la merci de cette dépendance », explique-t-elle.
En regardant Simone Signoret, Romy Schneider ou Nathalie Baye, elle comprend que la vraie force réside dans la singularité. Une manière de reprendre possession de son image, mais surtout de sa liberté. Car pour l’actrice, le corps féminin raconte aussi les angles morts de notre société. Les grossesses, la ménopause, les douleurs invisibles, l’endométriose qu’elle découvre tardivement : « Mais pourquoi on ne nous dit rien ? » Alors elle choisit d’en parler publiquement, notamment auprès des plus jeunes.
Rendre visibles ces réalités devient une manière d’agir. Cette pédagogie se retrouve jusque dans ses choix artistiques. Julie Gayet ne se contente pas d’être actrice : elle produit, réalise et développe des projets autour de figures féminines oubliées.
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Elle cite Olympe de Gouges, qu’elle incarne dans le téléfilm Olympe, une femme dans la Révolution, coréalisé avec Mathieu Busson (2024), ou encore l’histoire de Louise Michel et la Commune, dont le tournage doit débuter à l’automne. « Où sont les femmes dans notre récit collectif ? pointe-t-elle. Ce que l’on montre façonne notre mémoire, mais ce que l’on efface aussi. » Après MeToo, elle insiste sur la nécessité de structurer, de protéger et surtout de financer : « Les associations font un travail extraordinaire, mais sans moyens on n’avancera pas ! »
Si elle refuse les oppositions caricaturales, elle constate néanmoins une évolution : « Plus les femmes dirigent, plus les rapports de pouvoir changent, y compris sur les plateaux de cinéma. » C’est l’une des raisons qui ont poussé cette adepte du « faire ensemble » à lancer en 2021 le festival Sœurs jumelles à Rochefort (Charente-Maritime), inspiré par l’alchimie créative entre Michel Legrand et Jacques Demy.
Il y est question de réunir le monde du cinéma et celui de la musique à parité. Julie Gayet veut décentraliser la culture et jeter des passerelles vers des publics qui s’en sentent éloignés. « Il faut aller vers », résume-t-elle simplement. À Rochefort, c’est un autre rôle qu’elle incarne avec passion : fédérer, transmettre et rendre accessible.
Et puis il y a ceux que l’on ne peut anticiper, comme celui de première dame. Un rôle que la compagne de François Hollande n’a pas souhaité incarner, sans le rejeter pour autant, soulignant l’importance du soutien entre époux mais aussi la nécessité de préserver une indépendance mutuelle. À la question « et si l’Histoire venait à se répéter ? », elle préfère évoquer la nécessité d’encadrer ce rôle avec davantage de transparence et de concertation avec les Français : « C’est un sujet politique, nous devons en discuter collectivement. »
Au fond, tout semble se rejoindre, chez Julie Gayet : le refus des rôles assignés, la nécessité de choisir et de tenir sa place avec la volonté constante de rester fidèle à elle-même.
Festival Sœurs jumelles à Rochefort, du 23 au 28 juin. Programme et réservation : sœursjumelles.com