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OPINION. Groenland : la « Diagonale du Fou »

latribune.fr

Publié le 17 février 2026 à 06:00

" Aux échecs, la tactique c'est savoir quoi faire quand il y a quelque chose à faire. La stratégie, c'est savoir quoi faire quand il n'y a rien à faire " (Saviely Tartakower, professeur d'échec)

" Aux échecs, la tactique c'est savoir quoi faire quand il y a quelque chose à faire. La stratégie, c'est savoir quoi faire quand il n'y a rien à faire " (Saviely Tartakower, professeur d'échec)

GR Stocks - Unsplash

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Les accords New Start n’ayant pas été renouvelés le 5 février 2026, la course sans limite aux armements nucléaires est désormais relancée. Une course dans laquelle le Groenland et les IA militaires vont jouer un rôle déterminant pour sécuriser l’Amérique du Nord, et par voie de conséquence l’Europe Occidentale. Par Yannick Genty-Boudry, directeur des opérations et des études de Dromology Analytics.

Dans son dernier film « A House of Dynamite », la réalisatrice Katherine Bigelow jette le doute sur l’invulnérabilité des systèmes anti-balistiques de l’OTAN, en évoquant un taux de réussite de seulement 67 % lors d’un conflit nucléaire. La caisse de résonance offerte par Netflix, qui a produit ce film, a suscité un certain émoi auprès de l’opinion publique. Or si ce chiffre est contesté par de nombreux industriels, il n’en demeure pas moins que Russes et Chinois s’emploient à déployer de nouveaux moyens pour accroître la vulnérabilité de ces systèmes, mais surtout pour les contourner. Et c’est précisément afin de répondre à ces déploiements que le Groenland et les IA militaires deviennent pour Donald Trump des enjeux vitaux.

Les Russes ont les blancs

Si la planète était un échiquier, l’Océan arctique en serait le centre. Or aux échecs le joueur qui en prend le contrôle a l’avantage pour pénétrer en territoire adverse, disposer d’un rayon d’action considérable pour déployer ses offensives, imposer son tempo, conserver l’initiative, pour au final maîtriser la situation, quelle que soit l’issue de la partie. Les chemins les plus courts entre les territoires américain, russe et chinois, (mais aussi entre Paris et la Polynésie) empruntent systématiquement l’Océan Arctique. Cette zone constitue donc le point de passage obligé en cas d’offensive majeure.

C’est précisément pour cette raison que les forces nucléaires américaines cherchent depuis des décennies à y sécuriser une « pénétrante aérienne » qui passera par le Canada, la Mer de Barentz, pour à l’issue s’infiltrer depuis la Mer Blanche au cœur du territoire russe, et neutraliser les centres de décision politique et militaire. Mais depuis 2018, Moscou militarise activement cette zone, alors que la Flotte du Nord y déploie 30 sous-marins nucléaires, dont 10 des 15 SNLE russes, soit près de 800 têtes nucléaires. Tout d’abord dans le but de sécuriser les flux de marchandises qui emprunteront la Route du Nord qui sera prochainement navigable toute l’année à la faveur du changement climatique. Mais surtout pour tenir en échec toute offensive aérienne américaine, voir pour mener des frappes préemptives.

La concentration des forces militaires russes à la frontière finlandaise et norvégienne fait craindre des opérations hybrides. La côte arctique de la Laponie est rendue vulnérable par ses nombreuses îles et lacs, qui peuvent être infiltrés par les...
La concentration des forces militaires russes à la frontière finlandaise et norvégienne fait craindre des opérations hybrides. La côte arctique de la Laponie est rendue vulnérable par ses nombreuses îles et lacs, qui peuvent être infiltrés par les... (Crédits : DR)

Depuis une dizaine d’années, les abords de la Mer Blanche se sont couverts de nouveaux systèmes anti-aériens (S-300/400) et de défense côtières (Bastion-P) destinés à renforcer les fameuses bulles d’interdictions (A2/AD), et surtout à détecter les incursions des plateformes furtives américaines qu’il s’agit des chasseurs F-35/F-22, des bombardiers B-2/B-21, des drones RQ-170/RQ-180, ou encore les planeurs hypersoniques manoeuvrants, les missiles de croisière et les USV (Unmanned Surface Vehicule) suicide. En superposant les couches de radars fonctionnant sur des fréquences ou ces plateformes furtives sont moins discrètes, à des systèmes optiques, acoustiques, spatiaux, et enrichis par des alertes issus des réseaux sociaux, Moscou cherche à sanctuariser l’accès à son territoire en s’appuyant non sur la complexité des éléments de son dispositif comme le feraient les occidentaux, mais sur la complexité de leurs interactions couplée à une approche systémique.

Le Kremlin a récemment pris l’initiative de créer un commandement arctique et d’accroître sa bulle d’interdiction vers le Pôle Nord. Une douzaine de bases militaires ont été modernisées le long des 6000 km de ses côtes dont la base de Rogachevo sur l’île de Nouvelle-Zemble, et trois nouvelles bases aériennes construites : Ushakovskoye sur l’île Wrangle près de l’Alaska, Temp sur l’île de Kolteny, et enfin Nagurskoye à seulement 350 km du Svalbard (Norvège) et à 1500 km de la côte canadienne. Ces nouvelles bases sont équipées de radars Sopka-2 et P-18 (contre furtivité) qui étendent les capacités d’alerte avancée des forces russes. Mais ils sont surtout articulés aux unités de missiles anti-aériens S-400 (comme 400 km de portée) déployées à l’arrière, dont un régiment en Nouvelle-Zemble, un sur la presqu’île de Kola, et deux unités sur la frontière finlandaise à moins de 50 km du port norvégien de Kirkenes.

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Nagurskoye est la base russe la plus septentrionale. Sa proximité avec le Svalbard, le Groenland et le Canada en font un poste avancé de premier plan. La redondance de ses moyens de détection et de communication est un indice qui révèle son implication...
Nagurskoye est la base russe la plus septentrionale. Sa proximité avec le Svalbard, le Groenland et le Canada en font un poste avancé de premier plan. La redondance de ses moyens de détection et de communication est un indice qui révèle son implication... (Crédits : DR)

On y trouve également de nouvelles pistes de 3500 km de long capables d’accueillir des détachements d’intercepteurs Mig-31BM. Si ces appareils ont à l’origine été spécifiés pour opérer en zone polaire et intercepter jusqu’à 3400 km/h les bombardiers occidentaux et les missiles de croisière (quatre appareils peuvent grâce à la portée de leurs radars et en se communiquant des coordonnées de cibles, assurer la surveillance d’une zone de 960 km de diamètre) leur mission a récemment évolué vers une posture beaucoup plus offensive.

La version K (14 appareils déployés à ce jour1) est-elle destinée à la suppression des systèmes anti-aériens adverses (mission SEAD/DEAD) jusqu’à 2000 km de distance, car elle emporte depuis 2017, le missile hypersonique Kinjal dont la vitesse maximale atteint selon le constructeur 14700 km/h en phase finale, et qui peut être armé d’une charge conventionnelle ou nucléaire. Si 150 Mig-31 DZ modernisables en version K sont précieusement conservés en cas d’affrontement direct avec l’OTAN, les 57 nouveaux bombardiers Tu-22M3 sont également capables de délivrer quatre Kinjal chacun.

Moins rapide, le Tu-22M3 ne vole qu’à 2200 km/h, il porte en revanche le rayon d’action du Kinjal à 3500 km contre 2000 km pour le Mig-31K. Rattachée à la flotte du nord le déploiement de cette capacité est un véritable « game changer », car elle est en mesure de transformer tout l’Océan Arctique ainsi que ses accès en zone d’interdiction. Mais aussi de menacer l’intégralité des bases militaires occidentales sur le territoire européen, surtout depuis que des Mig-31K ont été déployés à Kaliningrad. 

Le missile Kinjal « Poignard » dispose d’un rayon d’action de 2000 km avec le Mig-31K, et de 3500 km avec le Tu-22M3 qui peut en emporter 4. Il s’agit de la version aérolargable du missile Iskander massivement utilisé en Ukraine contre les batteries...
Le missile Kinjal « Poignard » dispose d’un rayon d’action de 2000 km avec le Mig-31K, et de 3500 km avec le Tu-22M3 qui peut en emporter 4. Il s’agit de la version aérolargable du missile Iskander massivement utilisé en Ukraine contre les batteries... (Crédits : DR)

Vers un 51e état américain ?

Or à Washington, le renforcement des bulles d’interdictions russes (soutenues par des radars de contre furtivité sur plusieurs centaines de kilomètres) combiné aux armements hypersoniques est vécu comme un véritable cauchemar par les experts du Pentagone. Car depuis plus de 50 ans ce sont les capacités de projection aérienne qui constituent la supériorité militaire américaine. Des capacités désormais contestées par la densité des capteurs et des armements anti-aériens russes et chinois. Mais surtout, comme l’évoque un rapport du Congrès de 2017, les vitesses et les trajectoires manoeuvrantes (non prévisibles car non balistiques) rendent obsolètes les systèmes de défense anti-aériens et les centres de commandement qui les coordonnent.

Sans un suivi permanent de leur trajectoire, il est selon ce rapport illusoire de pouvoir les neutraliser. Un scénario a même été imaginé selon lequel les Russes lanceraient depuis l’Arctique des raids de Mig-31K et de Tu-22M3 tirant des missiles Kinjal qui, se dissimulant à la faveur des reliefs au nord du Groenland, anéantiraient en moins de 10 min les stations d’alertes les plus septentrionales du NORAD (Alert, Eureka, Pituffik), comme une partie de la barrière des systèmes anti-aériens le long des côtes canadiennes et de l’Alaska. Affaiblissant irrémédiablement la réactivité de la chaîne anti-balistique, et ce juste avant d’initier une frappe nucléaire massive sur les centres de commandement ou les bases stratégiques (bombardiers B-2 à Whiteman, silos ICBM du Montana …). C’est précisément suite à ce rapport que né le projet Maven consistant à développer des IA militaires au profit du Pentagone.

Au regard des derniers déploiements effectués par les Mig-31K et Tu-22M3 emportant le Kinjal, on constate que Moscou est en mesure d’interdire l’Océan Arctique et ses accès. Ces vecteurs ne menacent pas seulement la liberté de circulation sur une route...
Au regard des derniers déploiements effectués par les Mig-31K et Tu-22M3 emportant le Kinjal, on constate que Moscou est en mesure d’interdire l’Océan Arctique et ses accès. Ces vecteurs ne menacent pas seulement la liberté de circulation sur une route... (Crédits : DR)

En fait, la réalité est encore plus préoccupante lorsque l’on cartographie le dispositif russe au regard des derniers redéploiements de Mig-31K et de Tu-22M3 délivrant le Kinjal. Les États-Unis se fondaient jusqu’à présent sur une barrière de systèmes anti-aériens intégrant le Canada, le North Warning System, pour sanctuariser son territoire face à la menace balistique. Or, cette barrière âgée de plus de 40 ans pose plusieurs problèmes. Le Canada endetté à hauteur de 114 % de son budget se fait tirer l’oreille pour moderniser les senseurs déployés sur la côte arctique, alors que les populations autochtones et les ONG dénoncent régulièrement dans la presse les pollutions engendrées par ces bases militaires avancées.

Or comme le démontrent nos cartes, quand bien même cette barrière venait à être modernisée, plus des deux tiers des systèmes qui la composent sont désormais à portée des missiles Kinjal. Mais si les Mig-31K et surtout les Tu-22M3 venaient à être ravitaillés, ils pourraient alors opérer au-delà du Groenland et de l’Islande pour faire tomber l’intégralité de cette barrière, mais surtout pour frapper dans la profondeur du territoire américain avec un risque d’interception relativement faible. En outre, rappelons que la station Alert est l’une des plus stratégique de l’arsenal américain. Directement pilotée par la NSA, elle intercepte tout le trafic des communications de la flotte du nord et des forces nucléaires russes (SNLE, bombardiers …).

Quant à la station spatiale de Pituffik, elle ne surveille pas seulement les mouvements des satellites adverses au-dessus du pôle (reconnaissance, alerte avancée, communication) en vue d’une éventuelle neutralisation en cas de conflit nucléaire, elle est également en charge de la trajectographie des missiles balistiques adverses en transit au-dessus du pôle.

Sur les 5000 km de la côte arctique américaine depuis l’Alaska jusqu’au Labrador, on compte 47 sites anti-aériens à courte et longue portée. Si de rares sites ont été modernisés affichant des performances dissuasives (cf carte), la plupart ont des...
Sur les 5000 km de la côte arctique américaine depuis l’Alaska jusqu’au Labrador, on compte 47 sites anti-aériens à courte et longue portée. Si de rares sites ont été modernisés affichant des performances dissuasives (cf carte), la plupart ont des... (Crédits : DR)

Ce nouveau contexte impose donc aux États-Unis de répliquer en avançant également ses lignes de défense par un réseau de senseurs, mais aussi par des armements dissuasifs. Or, si le Groenland demeure la seule position pérenne qui permette à Washington de se rapprocher du dispositif russe, le Danemark a prohibé le déploiement d’armements nucléaires sur son territoire depuis le crash d’un B-52 américain à proximité de la base de Thulé en 1969 et des quatre bombes thermonucléaires qu’il transportait. D’où l’insistance de la Maison-Blanche pour annexer ce territoire, que les États-Unis convoitent par ailleurs depuis le début du 19e siècle. Mais ceci ne résoudrait qu’une partie du problème. Tout l’enjeu consiste également à moderniser les centres de commandement (C2) pour les rendre à même de répondre aux risques d’attaques par saturation et à vitesse hypersonique.

C’est ici qu’entre en scène le patron de Founders Fund, Peter Thiel, un juriste diplômé de Stanford d’origine allemande, qui figure parmi les plus grandes fortunes mondiales. Issu de PayPal, ce dernier a financé certaines des icônes de la Silicon Valley comme Meta, mais surtout les trublions de la tech qui cherchent à redéfinir le business model de l’industrie de défense comme SpaceX, Palantir, et Anduril. Un écosystème qui s’appuie sur la banque Erebor et l’incubateur technologique Valinor (et oui, Peter Thiel est un fan de Tolkien) pour identifier, évaluer, soutenir financièrement moyennant une entrée au capital, les start-up les plus innovantes. Un écosystème qui a tout pour plaire au nouveau locataire de la Maison-Blanche.

Car Peter Thiel et Alex Karp (le patron de Palantir) ont été introduits alors qu’ils n’étaient encore qu’étudiants au plus haut niveau des cercles conservateurs du Pentagone par l’un de leurs théoriciens, Irving Kristol. Thiel et Karp prendront également sous leur aile le futur vice-président Vance, rencontré en Irak lorsqu’il servait chez les Marines puis à Yale, pour faire de lui un multimillionnaire en l’associant à la société de Venture Capital Mithrill, puis à la plateforme de streaming Rumble. Mais la véritable Licorne militaire de cet écosystème n’est autre que le groupe Anduril. Une société fondée en 2017 par Palmer Luckey, un autodidacte devenu milliardaire à 22 ans lorsqu’il revend sa société de casque de réalité virtuelle Occulus, à Facebook.

L’ère des robots militaires

Anduril ne se distingue pas seulement par son extrême créativité, mais surtout par ses capacités de veille technologique qui lui ont permis de réaliser des percées sans précédent pour produire rapidement des matériels disruptifs à faible coût. Se mettant ainsi au service de la doctrine de « Massification » rendue nécessaire par le nouveau contexte géostratégique. Par l’acquisition de deux start-up qui réalisent des coques en carbone aptes à descendre dans les grandes profondeurs et des batteries fonctionnant jusqu’à 6000 m, Anduril va réussir à livrer à la marine australienne en moins de trois ans une flotte complète de sous-marins autonomes (XLUUV), les Ghost Shark, capables de patrouiller pendant plusieurs mois sans intervention humaine, et d’assurer la sécurité des câbles sous-marins qui relie l’île continent au reste du monde.

En rachetant la start-up Adranos spécialisée dans les moteurs fusée à carburant solide, la pépite Denali dans le domaine de la propulsion hypersonique, et Flacktek qui a réalisé un robot industriel destiné à diviser par 10 le temps d’assemblage des moteurs de missiles, Anduril lance contre toute attente la gamme de missiles de croisière low-cost Barracuda-M (de 220 à 930 km de portée) achetée par Taïwan, et signe pour leur évolution et leur production des accords avec le polonais PGZ et l’allemand Rheinmetall. On pourrait reproduire ces exemples dans le domaine des munitions rôdeuses, des Ucav, des systèmes antidrones, des « satellites d’inspection » en orbite géostationnaire...

Mais Anduril a surtout été le premier groupe industriel à systématiser la robotisation des plateformes de défense pour en faire des assets réellement autonomes. Palmer Luckey et Alex Karp le répètent à qui veut l’entendre « l’Occident est menacé par le syndrome des armées Bonsaï qui conduira à la déroute face à Moscou et Pékin ». Pour eux les géants comme Lockheed, Northrop et Boeing produisent des systèmes de plus en plus complexes, et donc de plus en plus coûteux. Avec pour conséquence d’en avoir de moins en moins, avec de plus en plus de militaires transformés en techniciens pour les gérer plutôt qu’en combattants.

Une approche théorisée dans l’ouvrage « The Kill Chain » publié par le directeur de la stratégie d’Anduril Christian Brose, ancien attaché parlementaire du mythique sénateur John McCain. Dans cet ouvrage, l’enjeu de la révolution des affaires militaires ne consiste pas seulement à réacquérir une force de frappe, mais surtout à accélérer les prises de décision du commandement et à gagner ainsi la guerre de la vitesse face à l’adversaire en automatisant la majeure partie de la « boucle OODA » de l’Otan (Orientation-Observation-Décision-Action). Car au cœur de la stratégie d’Anduril, on trouve le système de commandement (C2) Lattice qui permet à tous les équipements de la marque, mais aussi à ceux de la concurrence, de dialoguer entre eux grâce à une approche Open Source.

Lattice est une plateforme d’IA qui combine reconnaissance de formes, fusion de données, Learning Machine, et réseau « Meshé » (chaque plateforme devient un relais de communication qui permet des élongations illimitées sans saturer les liaisons satellites, mais surtout totalement résilient car ce réseau distribué, comme les plateformes de téléchargements en Peer to peer, n’a aucun nœud critique). Lattice est donc à même de fusionner des données issues de capteurs hétérogènes pour créer une « big picture » partagée de la menace en temps réelle, et ce y compris pour un simple combattant qui cherche à identifier la menace dans un rayon de quelques centaines de mètres. Mais surtout ce C2 allège la charge du combattant qui n’a plus à se soucier de piloter un drone pour trouver puis identifier une cible, contacter le commandement pour obtenir la validation du tir, choisir l’armement le plus adapté, procéder ensuite au « damage assessment ».

Désormais dès que le commandement a défini un effet recherché, Lattice automatise la majeure partie de la chaîne, propose des solutions d’engagement, et réalise celle qui a été retenue. Lorsqu’il fallait cinq opérateurs pour opérer un drone Reaper, un simple fantassin peut désormais seul gérer jusqu’à 5 essaims de munitions rôdeuses Altius. Porté par ses résultats et son lobbying, Lattice s’est imposé en moins de 18 mois comme un ABMS (Advanced Battle Management System) multi-domaine de par sa capacité à s’articuler aux autres C2 américains comme Sentinel (défense aérienne courte portée), Wafers (Sonars), ou encore Atlas (Forces Spatiales), et multiplie les accords avec les plateformistes (Textron, Rheinmetall, Hyundai…) pour robotiser les hélicoptères, véhicules blindés, et corvettes.

Or c’est précisément, pour moderniser les C2, identifier les failles dans les bulles d’interdiction russes, mais aussi pour être en mesure de suivre en permanence les vecteurs hypersoniques afin de les intercepter, que la Maison-Blanche entend déployer massivement les solutions d’Anduril qui seront consolidées par la plateforme Gotham de Palantir spécialisée dans le renseignement stratégique comme dans la gestion automatisée des ressources (logistique, maintenance, ressources humaines…) Anduril qui s’est beaucoup investi dans l’intégration de senseurs (radar, optique, acoustique, Sigint, navigation sans GPS …) et d’effecteurs (explosifs, missile antimissile, drone antidrones, armes à micro-ondes..) sur ses plateformes a d’ores et déjà proposé au Pentagone de déployer au Groenland ses Sentry Tower. Truffées de capteurs, totalement autonomes, avec une empreinte logistique et énergétique faible, ces tours de contrôle largement déployées en réseaux à la frontière mexicaine, sont capables de traquer une incursion sur 360°, de la catégoriser, de fournir une solution de tir à la plateforme qui sera la mieux placée pour pouvoir la neutraliser après validation humaine (ou non).

Mais son offre ne s’arrête pas là, car depuis l’année dernière le groupe cherche avec l’acquisition de Numerica à intégrer sur les USV du programme MASC, des capacités de Ballistic Missile Defence System (BMDS) issues du système Aegis. Anduril propose en effet de saturer les théâtres d’opérations avec des plateformes low cost autonomes, mais dotés de systèmes d’armes performants (de type SM-3) pour optimiser les chances de neutralisation de ces menaces.

Anduril est un spécialiste de la fusion de données hétérogénes (optique, radar, acoustique ..) multi-domaine issues d’une multitude de plateformes robotisées, à bas coût et à l’empreinte logistique faible, cordonnées en réseau. Et ce dans le but de...
Anduril est un spécialiste de la fusion de données hétérogénes (optique, radar, acoustique ..) multi-domaine issues d’une multitude de plateformes robotisées, à bas coût et à l’empreinte logistique faible, cordonnées en réseau. Et ce dans le but de... (Crédits : DR)

L’Europe à la croisée des chemins

Si les États-Unis, la Grande-Bretagne ou la France disposent de moyens de dissuasion, tel n’est pas le cas pour le reste des démocraties occidentales, alors que Washington qui constitue la clé de voûte de l’OTAN vient d’amorcer une politique de repli sur soi. Berlin a initié l’année dernière un prêt de 847 Geur non seulement pour moderniser son outil militaire, mais surtout pour le digitaliser. Un prêt qui a été présenté par Friedrich Merz, non comme une dépense, mais comme un investissement afin de faire de la BITD (Base industrielle et technologique de défense) allemande la troisième au monde derrière celles des États-Unis et de la Chine. N’hésitant pas pour cela à initier une campagne de charme aux EAU, qui a déjà investi dans Anduril.

La révolution digitale des systèmes de défense fait actuellement émerger deux écoles au sein des industriels européens. La première largement portée par des groupes britanniques, suédois, et allemands cherchent à s’intégrer dans la dynamique américaine. Comme nous l’évoquions plus haut PGZ, Rheinmetall, mais aussi BAE, Leonardo, Saab ont signé des accords avec Anduril sur des systèmes ISR, anti-drones, ou des armements guidés. Le gouvernement britannique avait même acheté massivement les munitions rôdeuses Altius pour les offrir au gouvernement ukrainien. Le groupe d’IA militaire franco-allemand Helsing a même rejoint fin 2025 l’incubateur technologique de Peter Thiel, Valinor. Et General Catalyst a largement investi dans la start-up germano-britannique Hypersonica qui vient de tester un armement hypersonique à Mach 6.

D’autres sont beaucoup plus prudents face à cet engouement. Nexter et Thales, qui a été l’un des pionniers dans le domaine des réseaux neuronaux et des SVM appliqués aux sonars depuis les années 80 (Yann Le Cun leur vendra même son premier logiciel d’apprentissage par rétropropagation NetTalk2 ), estiment que le contexte international doit pousser les Européens à privilégier leur souveraineté. Une souveraineté incompatible avec des liaisons de données maîtrisées par le gouvernement américain, ou avec des capteurs « boîtes noires » dont on ne maîtrise ni les technologies ni l’utilisation en temps de guerre.

De nombreux chercheurs européens dans le domaine de l’IA, mais aussi le ministère des Armées sont également préoccupés par les risques de dérives éthiques qui sous prétexte de rendre les systèmes d’armes plus rapides risquent de pousser certains pays à ne plus maintenir l’homme dans la boucle d’engagement. Mais surtout le front ukrainien vient récemment de modérer les enthousiasmes puisque Anduril et Helsing viennent de se confronter aux systèmes de brouillage offensif russes qui ont causé le crash de plusieurs drones, au point de pousser le gouvernement allemand à mettre en pause le programme pour la fourniture de 6000 drones kamikazes HX-2 destinés à Kiev.

Du côté des anciens du 54e régiment de Guerre Électronique on ironise : « Il faut non seulement entre 10 et 20 ans pour disposer de systèmes réellement robustes dans un environnement électromagnétique contesté, mais il est indispensable de former et de fidéliser des experts ayant une connaissance fine des modes opératoires présents et passés, pour être en mesure d’imaginer des parades qui vont surprendre l’adversaire. La technique marketing du « faire croire » à des systèmes achetés sur étagère dopés à l’IA  atteindra vite ses limites face à un adversaire aguerri. La recherche prend du temps, et le déploiement de systèmes fiables au combat tout autant.

Anduril a fait sa fortune en traquant les migrants et les narcos mexicains certes. Mais face à une armée russe aguerrie par les combats en Ukraine, les choses risquent d’être un peu plus compliquées. Il y a trois ans, tout le monde voulait du drone TB-2, même en France, quelque mois plus tard ils se sont tous crashés après une campagne massive de brouillage russe ».

La prolifération balistique, mais aussi les armements hypersoniques ont motivé l’administration Trump à lancer le projet « Dôme d’Or », qui s’appuie largement sur des constellations satellites de surveillance et de neutralisation.
La prolifération balistique, mais aussi les armements hypersoniques ont motivé l’administration Trump à lancer le projet « Dôme d’Or », qui s’appuie largement sur des constellations satellites de surveillance et de neutralisation. (Crédits : DR)

Initié par Donald Trump juste après son investiture en janvier 2025, le Dôme d’Or couvrira le globe de milliers de satellites destinés à traquer et à neutraliser les nouveaux armements stratégiques saturants. Sera-t-il pour autant le remède ultime aux nouvelles menaces qui pèsent sur l’Occident ? Rien n’est moins sûr. Les retards inhérents à la complexité d’un tel programme ne permettraient de débuter son entrée en service que dans une dizaine d’années selon les projections les plus optimistes. Mais surtout, l’analyse attentive des budgets, des brevets, des appels d’offres, des passations de marchés, ou des bourses d’emplois publiés en Russie et en Chine, démontrent que ces deux pays avaient anticipé cette rupture.

Si Pékin dispose désormais de satellites tueurs, « les mages du Kremlin » en bons joueurs d’échecs ont imaginé une approche orthogonale. Et ce, en initiant des parades qui exploitent les opportunités offertes par les grandes profondeurs, les hautes altitudes ou les vitesses élevées. Citons notamment l’entrée en service des drones à charge thermonucléaire Poséidon évoluant à plus de 1000 m de profondeur et donc inaccessibles aux sous-marins d’attaque occidentaux. Le début du déploiement en orbite moyenne de la constellation antisatellite Ekipaj propulsée par un réacteur nucléaire (ciblage par imagerie SAR, brouillage, et destruction par laser de puissance). Ou encore, l’accélération du programme de chasseur multi-rôle de 6e génération MIG-DP, successeur du Mig-31, qui fondera sa supériorité sur sa vitesse (jusqu’à 3675 km/h selon l’avionneur) pour intercepter les vecteurs hypersoniques, son plafond (au-delà de 20 000 m), ses armements à énergie dirigée, et surtout sa capacité antisatellite (dont le projet « Burevestnik KA-P »).

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Des ruptures qui s’appuient en partie sur des technologies déjà développées par plusieurs instituts : Statoréacteur (Gromov), Laser de puissance (Raduga, ITMO), lancement d’un missile ASAT à charge détonante (Kniim, Vympel, NPO Iskra), lancement d’un planeur suborbital armé (NPO Molniya) ... Une menace prise très au sérieux par l’État-major de l’Armée de l’Air et de l’Espace qui a créé l’année dernière une cellule chargée du suivi de ces questions.

                                                             ____

(1) RF-92215, 92457, 92461, 92463, 92464, 92472, 95200, 95201, 95215, 95216, 95217...

(2) « Quand-la-machine-apprend », Yann Le Cun, p 51

latribune.fr

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