OPINION. Dissuasion et Europe : l’insupportable ego français
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Le SNLE Terrible
Naval Group
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La tribune du groupe Mars, publiée par La Tribune le 9 février, a un mérite : elle acte que la dissuasion nucléaire française ne se pense plus hors de son cadre européen, et que le sujet doit être traité au grand jour. C’est un progrès. Mais puisque le débat s’ouvre, il doit être plus exigeant. Or, si l’intuition est juste, la construction intellectuelle et le projet politique proposés ici posent problème.
Reconnaître que la dissuasion française a, de fait, une dimension européenne est un progrès. Longtemps, le débat a été verrouillé par deux réflexes symétriques : en France, l’idée qu’européaniser reviendrait à diluer la souveraineté nucléaire ; en Europe, la double inertie de la dépendance à la garantie des États-Unis et du soupçon envers le modèle français, vu comme une domination déguisée.
Que ces certitudes s’érodent en même temps est une bonne nouvelle. Elle prolonge une réflexion déjà engagée, où la dissuasion française se pense en termes européens, bien au-delà des tabous d’hier. Mais ouvrir le débat ne suffit pas : il faut éviter de conforter les préjugés de nos alliés et bâtir sur des fondations solides, sans tordre l’histoire de la pensée stratégique française.
La tribune s’adosse à l’idée d’une tradition française unifiée de la pensée nucléaire, comme si quelques figures formaient un corpus cohérent et une doctrine stabilisée. La reconstruction est séduisante, mais elle ne résiste pas à l’examen historique.
La pensée nucléaire française n’a jamais été un bloc homogène. Elle est traversée de désaccords profonds, parfois irréconciliables, y compris entre ceux qui sont érigé aujourd’hui en « pères fondateurs ». L’opposition entre Raymond Aron et Pierre Marie Gallois interdit précisément de parler d’un consensus doctrinal : les mobiliser ensemble pour prouver l’unité relève du contresens.
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Il est regrettable de voir ces fondements malmenés. Aron, contrairement à ce qui est suggéré, n’adhérait pas à la rupture gaullienne avec l’OTAN, à rebours de Gallois. S’y ajoutent des références imprécises, l’ajout d’Albert Buchalet efface le rôle du général Charles Ailleret, acteur clé de Gerboise bleue et de la dissuasion « tous azimuts ».
L’usage fait de Lucien Poirier pose aussi question. Oui, il a pensé les implications européennes de la dissuasion et, en cas d’attaque sur notre « deuxième cercle », une riposte mêlant moyens conventionnels et nucléaire tactique, dans une logique de « coup de semonce », précurseur de l’avertissement nucléaire. Mais l’axe structurant de son œuvre est inverse d’un élargissement indéfini de la « tente nucléaire » : la crédibilité suppose un périmètre clairement délimité, centré sur le sanctuaire national, mais comprenant aussi des éléments immatériels, souveraineté et identité nationales, que la disparition de nos alliances mettrait en péril.
Enfin, les concepts mobilisés restent trop peu définis. « Responsabilité », « préstratégique », « décision », notions suggestives mais conceptuellement instables, pour beaucoup délaissées depuis François Mitterrand : en matière nucléaire l’imprécision n’est pas un style, c’est un risque politique pour la crédibilité.
Le cœur du problème est ailleurs. La tribune repose implicitement sur une logique de substitution. Face à l’incertitude américaine, la France serait appelée à prendre le relais à doctrine inchangée, avec une intégration politique minimale, comme si l’essentiel consistait à prouver à nos alliés que nous avions raison avant tout le monde. Cette hypothèse est intenable. La France ne remplace pas les États-Unis, ni en volume d’arsenal, ni en diversité d’options, ni en profondeur d’alliances, ni en mécanismes de consultation, ni en culture stratégique partagée. Promettre une substitution revient à affaiblir la crédibilité de ce que l’on prétend renforcer.
Plus encore, la tribune adopte un ton condescendant envers les Européens, présentés comme dépourvus de culture nucléaire parce que socialisés à l’OTAN. C’est une erreur d’analyse. Les Européens disposent d’une expérience longue de la dissuasion élargie, avec consultation, planification et gouvernance de l’escalade. Ils ne sont pas ignorants, ils sont socialisés à une autre grammaire stratégique.
Les auteurs reconnaissent la singularité stratégique de la France, mais sous-estiment son niveau d’information. Contrairement à ce qu’ils avancent, Paris est informé des discussions du Groupe des plans nucléaires, échanges transmis par Londres depuis 1994, dans le cadre de la commission mixte franco-britannique. Et l’on discute de nucléaire avec les Américains depuis Richard Nixon, échanges qui furent d’excellente qualité sous l’administration Biden.
Vouloir européaniser la dissuasion française tout en disqualifiant cette expérience est politiquement contre-productif. Quel est le but, obtenir une défense européenne efficace, ou s’autocongratuler ? S’il est légitime d’interroger la capacité scientifique et industrielle de nos voisins à acquérir rapidement l’arme nucléaire, au mépris du TNP, la raillerie ne remplace pas la démonstration. Ces obstacles techniques méritaient une analyse objective, pas des sarcasmes.
À la lecture d’un tel texte, un responsable européen n’aurait qu’une envie, faire sa propre bombe sans les Français, ou persister dans un alignement inconditionnel sur Washington pour préserver la fiction de sa garantie de sécurité.
Si Aron et Beaufre tenaient au lien atlantique, d’autres, comme Gallois, Ailleret et Poirier, jugeaient la « riposte graduée », doctrine de l’OTAN, impraticable au vu de nos moyens. Prétendre aujourd’hui que la doctrine française viserait à « éviter la guerre » tandis que celle de l’OTAN servirait à la « faire » est une caricature, qui balaie 70 ans de débats nuancés au profit d’un manichéisme commode. La culture nucléaire ne s’érode pas seulement chez nos alliés européens.
L'idée d’un pack commun des stratèges français est un mythe. Proposer le M51.3 pour délivrer l'ultime avertissement revient à adopter la logique « sub-stratégique » britannique, pourtant moquée par nos propres experts en raison du risque de confusion qu'elle engendre chez l'ennemi.
Le retour en grâce des forces conventionnelles pour l’épaulement est une bonne nouvelle, mais ne réécrivons pas l’histoire. Cette approche graduée est celle d’Aron, et de la compatibilité avec l’OTAN. Elle aurait été récusée par les gardiens du dogme, comme Gallois et Poirier.
Une autre voie est possible, et elle est plus exigeante. Elle suppose d’abord de clarifier ce que signifie réellement « élargir » la dissuasion, sans promesse maximaliste ni posture morale. Il s’agit d’intégrer explicitement la sécurité du continent dans la définition des intérêts vitaux, avec un langage compréhensible par des partenaires qui raisonnent en scénarios, en seuils et en crédibilité.
Elle suppose ensuite une consultation européenne structurée, régulière, scénarisée, non pour imposer la décision nucléaire, mais pour partager la compréhension, la préparation et la cohérence des signaux. Une dissuasion crédible se prépare en temps de paix.
Elle suppose enfin de sortir du registre de la générosité. Il ne s’agit pas de « donner » une protection nucléaire, il s’agit de définir la place que la France entend occuper dans une Europe confrontée à une menace existentielle. Une France qui refuserait d’inscrire sa singularité nucléaire dans un cadre intelligible pour ses partenaires s’exposerait à une marginalisation stratégique durable.
La discussion est utile, la méthode l’est moins. Une européanisation verticale et substitutive ne bâtit pas la crédibilité, elle l’entame. La dissuasion n’a pas besoin d’une « tente », elle a besoin d’un contrat politique et d’une architecture de confiance. À défaut, on offrira à l’Europe des garanties dont on ne maîtrise ni les moyens, ni la durée, surtout à l’approche d’une présidentielle. C’est la meilleure manière de tout faire échouer.
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*Le groupe ARON (Aggiornamento et Réflexion sur les Options Nucléaires) est un collectif international d’universitaires, de chercheurs et de praticiens spécialistes des enjeux nucléaires et stratégiques.
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