OPINION. « L'innovation de rupture comme impératif stratégique dans la planification militaire »
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Natalia Pouzyreff
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La loi de programmation militaire actualisée 2024-2030 fixe un cap que la France devra tenir afin d’accélérer son réarmement et dissuader toute attaque potentielle contre les intérêts de la nation. C’est une loi d’accélération qui donne la priorité aux munitions et aux drones mais aussi à la guerre électronique et au spatial. Le texte vient renforcer la résilience nationale face aux crises et à la menace croissante d’attaques hybrides, notamment par un dispositif d’état d’alerte de sécurité nationale.
Le texte dote notre pays d’une trajectoire budgétaire sans précédent depuis la fin de la guerre froide. Sous l’impulsion du Président de la République, le budget de la défense aura doublé en dix ans, passant de 32,2 milliards d'euros en 2017 à 63,3 milliards d'euros en 2027, avec la cible de 76,3 milliards en 2030. À l’horizon 2035, il faudra viser plus haut et atteindre les 3,5% du PIB, objectif dimensionné pour la réalisation des cibles capacitaires préconisées par l’OTAN.
Cette trajectoire préfigure l’effort de transformation en profondeur de nos armées en réponse aux mutations du champ de bataille. À cet égard, le conflit en Ukraine est riche d’enseignements et l’innovation tactique en continu est déterminante. Par la combinaison de drones et de l’intelligence artificielle, la boucle OODA – observer, orienter, décider, agir – a connu une accélération considérable. La supériorité opérationnelle des forces sera de plus en plus fonction de l’exploitation rapide des données, ressource stratégique pour lever le brouillard de la guerre.
En France, l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD), créée en 2024, pilote la généralisation des capacités d’IA dans les forces armées. Cette mission s’appuie sur la plateforme Artemis, adossée à des supercalculateurs, et dont la vocation est d’agréger les données dans un cloud souverain. En parallèle, les acteurs industriels de défense doivent se fédérer pour mettre en partage les données (satellitaires, en sources ouvertes …), utiles à la génération d’applicatifs d’IA.
L’enjeu est de rester dans la course technologique, en particulier par rapport aux États-Unis et à la Chine. Ce que résume parfaitement l’Amiral Pierre Vandier, chef du Commandement pour la transformation à l’OTAN : « le défi pour les Européens c'est d'accepter de couper dans les virages ». Pour cela, il faut exploiter la révolution permanente de l’IA, les progrès du quantique et constituer sans attendre des data centers. À ce jour, l'OTAN est équipée du système MAVEN de Palantir et il s’agit de combiner l’existant avec des solutions interopérables allant de l’IA de commandement à l’IA du combattant.
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La question des dépendances consenties entre Européens et Américains est posée. Les données issues du renseignement de chaque pays étant rarement partagées, les Européens doivent s'organiser pour préserver une autonomie de décision et gérer leurs dépendances vis-à-vis des États-Unis, en particulier s’agissant du cloud. Un investissement massif et une meilleure intégration à l’échelle du continent sont nécessaires pour remédier à cette vulnérabilité. Là, réside sans doute le défi principal de l'européanisation de l’OTAN.
Cette transformation numérique passe par un changement culturel. L’adoption en transversal de l’IA dans nos forces – allant de pair avec un plus haut niveau d’automatisation – implique une évolution du rôle de l’humain, davantage dans un rôle de superviseur.
Elle entraîne une évolution de notre modèle de production, notamment dans le secteur des drones. Afin de concilier masse et agilité, une logique de flux doit se substituer à une logique de stocks et s’appuyer sur des contrats de capacité industrielle permettant d’accroître rapidement la production en cas de nécessité. À l’heure des organisations agiles, saturer les entrepôts avec des produits technologiques en constante évolution peut générer une obsolescence coûteuse.
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En tout état de cause, les besoins pour financer l'innovation – IA, quantique, data centers - sont gigantesques. Dans le prolongement du rapport Draghi, l'Union européenne a un rôle majeur à jouer pour mobiliser les ressources nécessaires au développement efficace des technologies de pointe dans une logique de puissance. À l’instar du plan de relance post-Covid, l’UE doit recourir à des instruments d’emprunt commun et stimuler l’investissement privé dans les entreprises innovantes de défense, par une unification des marchés de capitaux.
Dans un monde régi par les rapports de force, l'innovation de rupture s’impose comme un impératif stratégique dans la planification militaire.
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