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Patrick Radden Keefe: « Les États-Unis sombrent dans une corruption massive et profondément enracinée »

Photo de Aurélie Marcireau

Propos recueillis par Aurélie Marcireau

Publié le 11 mai 2026 à 07:00

L'écrivain américain Patrick Radden Keefe, à Paris, en septembre 2022.

L'écrivain américain Patrick Radden Keefe, à Paris, en septembre 2022.

Sébastien Soriano

La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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ENTRETIEN – avec « Le Fils de l’oligarque », le journaliste américain livre un récit époustouflant sur la mort suspecte d’un adolescent britannique de bonne famille qui s’est inventé une double vie. Une manière de montrer comment l’affairisme toxique transforme le monde.

C’est un géant de la non-fiction ! De ceux, rares, qui savent faire de leurs enquêtes des page-turners. Patrick Radden Keefe y excelle, multipliant best-sellers et récompenses. De ses articles du New Yorker sont nés des livres dont le vertigineux Empire de la douleur (2022), enquête implacable sur la famille Sackler et la crise des opioïdes qui a inspiré la série Painkiller.

Sa nouvelle enquête pour Le Fils de l’oligarque part de la mort en 2019 de Zac Brettler, 19 ans, fils de bonne famille tombé du balcon d’un luxueux appartement dans la Tamise. Ses parents découvrent alors qu’il s’était inventé une vie : celle d’un fils d’oligarque russe. Devenu le petit « protégé » de truands, l’adolescent a été dépassé par sa vie fantasmée.

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L’auteur reprend une enquête mal menée par Scotland Yard et nous entraîne dans le côté sombre d’un Londres abandonné aux hommes d’affaires louches et aux mafieux, notamment russes. Il découvre ainsi que la capitale a vendu son âme pour de l’argent sale mais facile. En tournée, il multiplie conférences et lectures, ici avec Sarah Jessica Parker, là dans un late show. Quand nous lui parlons, il est à New York, regard bleu, mâchoire carrée et large sourire.

En enquêtant sur la mort de ce jeune homme de bonne famille, vous vous attendiez à vous retrouver dans les bas-fonds de la ville ?
J’étais intrigué par l’idée qu’un enfant issu d’une famille aimante, qui avait de nombreuses opportunités, aspire à être le fils d’un oligarque russe. Mais je n’aurais jamais pu imaginer, lorsque j’ai commencé ma propre enquête sur Zac Brettler, à quel point cette histoire allait devenir complexe et déroutante.

Vous dépeignez une ville sombre, en proie à la criminalité, devenue un « refuge » pour gangsters, en particulier russes. Comment est-ce arrivé ?
Ce fut un processus lent, ancré dans l’histoire de l’Empire britannique, mais qui s’est accéléré lorsque la capitale a dû se réinventer dans les années 1980, après l’effondrement de l’industrie locale. Londres est devenue une ville de l’argent, une destination pour les liquidités et ceux qui en disposaient. À un certain niveau, assez élevé, l’establishment britannique a accueilli favorablement cet afflux d’argent étranger, aussi peu recommandable soit-il. Cela a profondément transformé la ville.

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Scotland Yard a-t-il bâclé l’enquête sur Zac ?
Oui. L’histoire de ce livre est en réalité celle d’un couple ordinaire qui a perdu un fils et qui se rend compte que les autorités ne vont pas intervenir pour les aider à comprendre ce qui s’est passé, et encore moins demander des comptes à qui que ce soit. Ils doivent donc combler ce vide et mener leur propre enquête.

Avez-vous une intime conviction sur la mort de Zac ?
Il y a des détails qui montrent que ce n’est pas un suicide ni un meurtre au sens classique. Il sautait pour s’échapper. Je crois savoir ce qui s’est passé. Et j’espère que le lecteur, à la fin du livre, sera d’accord.

Ce livre est l’histoire d’une famille mais aussi celle de la société dans laquelle nous vivons.

Comme dans chacun de vos livres, vous vous attardez sur la personnalité de tous les protagonistes, victimes comme suspects, leur vie, leurs origines. Tout s’imbrique ?
Ce qui m’intéresse, ce sont les drames humains. Les récits sont entièrement véridiques – je suis journaliste, pas romancier –, mais je cherche à mettre en lumière ces petites histoires, ces récits de transgressions humaines et d’échecs systémiques, ainsi que les vies et les histoires familiales de mes personnages principaux. Ce sont là les récits les plus riches et les plus marquants… et souvent les plus révélateurs.

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Say Nothing était aussi une enquête sur un meurtre. Vous aimez partir des victimes pour développer un récit plus large ?
J’essaie de rendre ces histoires captivantes mais je souhaite aussi toujours aborder un sujet plus vaste. Dans le cas de Say Nothing, il s’agissait de violence et de radicalisme politiques, et de voir jusqu’où une personne est prête à aller pour une cause. Quant à mon livre sur les Sackler, il raconte l’histoire d’une famille qui a commis des actes terribles. Mais cela relate également ce qui est arrivé au capitalisme en Amérique. Dans ce dernier livre, il s’agit de l’histoire d’une famille mais aussi de la société dans laquelle nous vivons.

Je dois me battre à chaque paragraphe pour gagner l’attention du lecteur .

Vous avouez être préoccupé par le fait que ce livre paraisse à un moment où Donald Trump abroge la loi anticorruption. Craignez-vous un glissement similaire en Angleterre ?
Comment ne pas le craindre ? Les États-Unis sont en train de sombrer à toute vitesse dans une corruption massive et profondément enracinée. Bien sûr, j’écris cette histoire sur Londres et la manière dont cette ville a perdu ses repères, mais je reconnais à quel point mon propre pays a lui aussi perdu ses repères.

Comment la famille de Zac vit-elle la publication du livre ?
Je leur parle tout le temps. Quand j’ai terminé le livre, je leur ai permis de le lire avant sa publication. C’est une expérience presque surréaliste pour eux. Il y a dans le livre des secrets de famille qu’ils auraient préféré garder pour eux, mais en même temps ils ont l’impression que j’ai saisi la vérité.

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Lors de la sortie du livre à New York il y a trois semaines, nous avons organisé un événement avec l’actrice Sarah Jessica Parker. Imaginez-les assis dans une salle avec 850 personnes, moi et cette actrice en train de parler de leur vie, comme si nous parlions de personnages, alors qu’en réalité ils sont là.

Ces grands récits sont-ils l’avenir du journalisme ?
En cette ère de distraction généralisée, je pense qu’un bon récit est plus important que jamais. Je ne tiens pas l’attention du lecteur pour acquise, pas même une seconde. Je sais que je dois me battre pour la gagner à chaque paragraphe, à chaque page. 

Le fils de l’oligarque, Patrick Radden Keefe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne-Sylvie Homassel, Belfond, 400 pages, 22,90 euros.

Propos recueillis par Aurélie Marcireau

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