Constance Guisset, Douglas Kennedy, Nora Ephron... Notre sélection livres à lire cette semaine

Découvrez notre sélection de livres à lire pour la semaine du 4 mai 2026.
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L’héroïne de Constance Guisset tente de réinventer l’amour. Aussi intraitable que désarmante.

Voici une primo-romancière – par ailleurs designer, architecte d’intérieur et scénographe – qui passe donc sa vie à aménager, bâtir, peupler… Son héroïne va devoir faire exactement l’inverse, à savoir dépiauter (littéralement : dépouiller de sa chair). Dépiauter quoi ? Son cœur.
Tout commence par des analyses sanguines inquiétantes et un médecin traitant qui tente en vain de joindre la principale intéressée. Ava, 47 ans, fait la morte – si l’on peut dire – et se garde bien d’en parler à son entourage. Cette menace tue va s’avérer un révélateur.
« Je suis fleuriste, j’aime mon métier, je l’ai choisi en reconversion, un jour où le monde de la finance m’avait trop violentée. » Quelques pages plus loin, la phrase s’est ramassée sur elle-même, assaillie par l’incertitude : « Je suis fleuriste, mais je ne sais plus. » Ne sait plus quoi ? Au premier chef : ce qu’elle vit avec Jérôme, son amour de jeunesse, financier overbooké qui l’a convaincue d’ouvrir sa boutique plutôt que de rester sur ses plates-bandes. « La gagne est une drogue dure, il n’entend plus rien depuis longtemps. » Pas bien méchant, cet homme est juste blasé et décourageant.
C’est l’une des grandes réussites du roman, ausculter avec une acuité incroyable ce que peut devenir un couple : un compagnonnage que l’amitié et la curiosité ont déserté, essoré par la conjugalité et l’ordinaire. L’autrice est comme son héroïne : elle possède un « radar prescient des événements minuscules » qui disent tout.
Ava ne veut plus être cette « mère de famille dévouée et invisible se mirant dans le miroir sans reflet que tient Jérôme ». Menacée (rappelons-le) par ses analyses sanguines, elle va aller voir ailleurs. « Rattrapons le temps perdu, maintenant que je n’en ai plus. » Sauf qu’il ne suffit pas à notre Emma Bovary de changer la fin du livre de Flaubert. Certes, le jeune Léopold va la faire chavirer. C’est vertigineux car cela arrive si simplement : « Presque 20 ans de moins et une étreinte assumée, dans un échange tranquillement entendu. »
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Mais renaître à la sensualité inspirera-t-il forcément ce romantisme dont elle a toujours fait sa sève ? L’amour moderne, mode d’emploi : toujours garder à l’esprit qu’il ne court pas les rues, contrairement à la pulsion… « Le réel, c’est quand on se cogne », disait Lacan ; on y est. Ava ira au bout de cette remuante rééducation sentimentale. Ce faisant, un herbier envahit les pages du livre, empiète même parfois sur le texte, mais on ignorera jusqu’à la fin s’il s’agit d’un beau printemps ou des fleurs du mal…
📚 Fleur de peau, Constance Guisset, Flammarion, 304 pages, 20 euros.
Douglas Kennedy donne une suite à l’un de ses grands succès et revient avec bonheur sur un thème cher à son cœur : celui de la réinvention existentielle.

Face au protozoaire, à la grenouille ou à l’éléphant, voués chacun à se comporter selon sa nature, l’homme dispose d’un singulier pouvoir : celui d’inventer son existence ou de s’en choisir une parmi des milliers de modèles disponibles. Et il est des gens qui en abusent, comme nous le rappelle Douglas Kennedy en donnant une suite à son fameux roman L’Homme qui voulait vivre sa vie ; des petits malins qui, s’estimant lésés par le destin, entreprennent de l’escroquer en retour en se donnant une autre chance sous un autre nom. Or on ne change pas d’identité comme on change de costume, et ceux qui l’entreprennent se vouent à une étrange existence d’espion sans maître.
Et c’est exactement le cas d’Andrew Tarbell, héros de Kennedy, modeste prof de photo habitant une petite ville de Californie : auparavant, il s’appelait Gordon Summer, étoile montante de la photo d’art devenue légende depuis sa tragique disparition dans un accident de voiture. Et encore avant, il se nommait Ben Bradford, avocat spécialisé dans les successions et photographe amateur supposément mort dans l’incendie d’un navire, laissant derrière lui deux fils et une femme qui le trompait… Deux cadavres ont jalonné ces métamorphoses. Et une femme, Anne, a accepté de suivre Ben/Gordon/Andrew en toute connaissance de cause dans sa dernière existence.
Quand le roman commence, trois décennies ont filé, Anne est morte du cancer, et le fils qu’ils ont eu ensemble, Jack, s’est lancé dans le journalisme d’investigation sur Internet. Sa dernière cible : un avocat spécialisé dans la propriété intellectuelle qui se rêvait écrivain, et aurait pour cela volé la dernière œuvre d’un de ses clients, brillant scénariste fraîchement décédé. Or, cet autre candidat à la réinvention existentielle s’appelle Adam Bradford : il est le fils qu’Andrew a eu dans sa première vie, et a semble-t-il été sacrément perturbé par la disparition de son père.
Vous l’aurez compris, dans L’Homme qui n’avait pas assez d’une vie, Douglas Kennedy revient là à sa première manière, c’est-à-dire à ses héros empêtrés dans des pièges invisibles qu’ils ont eux-mêmes ourdis sans s’en rendre compte, à leur combat tragi-comique pour s’en sortir, et au destin qui se moque de leurs plans parce qu’il a toujours mieux à proposer – ainsi le pauvre Andrew qui voit lui passer sous le nez les millions que rapportent les photos prises sous sa précédente identité qu’il a dû quitter en catastrophe.
Andrew qui voit surtout son fils investigateur ruiner la carrière de ce frère dont il ignore l’existence, puis s’en prendre à des mystères antérieurs qui relient ledit frère au célèbre Gordon Summer, on ne dira pas comment. Précisons juste l’enjeu : c’est à l’édifice de mensonge sur lequel repose la vie de son père que s’attaque maintenant Jack, là encore sans le savoir…
Heureusement pour le lecteur, Douglas Kennedy est un adepte de la ligne claire : si le livre se fonde sur de nombreux renvois dans le passé, de nombreuses intrigues, de nombreux personnages, jamais on ne s’y perd – bien au contraire, on s’y amuse. Par la façon dont l’auteur alimente le désarroi croissant de son Andrew, que la mort de sa femme a laissé au bout du rouleau.
Par sa manière d’organiser les coïncidences et les rebondissements, et de nous montrer au passage que multiplier les existences équivaut à multiplier les problèmes. Par sa capacité à déjouer nos attentes (le cas d’Adam, le fils accusé de plagiat, se révélera bien plus complexe que ce qu’en disent les articles du frère) ou de mettre en scène la façon dont l’histoire bégaie dans une scène de crime atroce et drôle.
Et sous la tension perce l’émotion : à travers Andrew, Kennedy livre le beau portrait d’un père imparfait et très conscient de l’être, se démenant comme il peut pour réparer ses erreurs tout en en commettant de nouvelles au passage. On sort de ce roman ravi, la tête pleine de fantasmes de changement radicaux, mais aussi bien averti des dangers qu’il y aurait à y céder : les cascades existentielles du roman de Kennedy ont été réalisées par des personnages fictifs professionnels, il ne faut donc pas chercher à les reproduire à la maison…
📚 L’homme qui n’avait pas assez d’une vie, Douglas Kennedy, traduit de l’anglais (États-Unis) par Chloé Royer, Belfond, 352 pages, 22,90 euros.
La Franco-Mauricienne Caroline Laurent fait vibrer sa petite musique de chambre : les quatre saisons d’une romance impossible.

Ce n’est pas un roman, mais une chanson d’amour. Parce que cette ritournelle qui brise le cœur, Amalia ne l’écrit pas, mais elle la vit, elle a besoin d’en écouter la bande-son immémoriale : ce sont donc Alex Beaupain et Françoise Hardy, Schubert, Orelsan et bien d’autres qui entonnent l’ouverture, la déflagration et les intermèdes de son idylle avec Manech. Un opéra lyrique et érotique dans le vibrato duquel la jeune femme consume sa peau, ses nuits, sa santé – pour que la fin en soit heureuse. Pour que l’inadéquation consubstantielle à leur histoire n’en compromette pas les conditions de possibilité.
Elle est écrivaine, parisienne, il tient un bar en Bretagne. Il a des enfants, elle non. Chacun est un miroir inversé de l’autre, son deuxième visage. La passion qui les embrase, feu follet qui leur ouvre un monde nouveau et nuit profonde qui les calcine, provoque en chacun une « épiphanie intérieure » : une rencontre suprême en forme d’apothéose et de morsure mais aussi une déchirure qui révèle chacun à soi-même, ouvrant un horizon de possibles inespérés, mais aussi des ombres, des esquives que rien ne saura éclairer – « La mélancolie c’est communiste, tout le monde y a droit de temps en temps », fredonne Miossec.
Amalia fait tout pour inviter Manech, sa casquette gavroche, ses yeux d’onyx, dans son poème, mais c’est une « valse à contretemps » : « Notre histoire ressemblait aux autres. La même partition gravée dans les chairs préhistoriques du corps universel de l’amour. »
Elle n’a pas les mots pour dire adieu à sa grand-mère, Manech n’en a pas pour la consoler. Ils tentent de retourner ce négatif en espace plein mais les différences, entre eux, de milieu, de culture, les empêchent de formuler un langage commun.
Amalia écrit alors pour lui la cantate enivrante de ce qu’elle voudrait qu’il lui dise : « Mais c’est pour toi que je compose / Ces quelques notes, ces pierres encloses / Comme une bague dans un brocart / Sweet Waterloo, Sweet Trafalgar. » Renoncer, c’est parfois se faire un cadeau… Parce qu’elle sait qu’elle n’existe pas, elle invente la voix de l’homme qu’elle rêverait qu’il devienne pour elle. Les histoires d’amour finissent mal en général, les romans aussi. La beauté cristalline de celui-ci se tient dans ce feu glacé-là : le vœu d’amour, la vibration de ce qui, ne palpitant qu’en contrechamp, existe, au fond, encore plus.
📚 Bande-son d’un amour féroce, Caroline Laurent, Buchet-Chastel, 304 pages, 19 euros.
Cette nouvelle traduction du recueil de textes de la célèbre scénariste est le meilleur anti-blues du moment.

Nous l’attendions avec gourmandise, ce livre épuisé depuis 20 ans. Ce livre ? Celui que vous auriez aimé recevoir de votre grand-tante adorée ou aimé écrire dans quelques décennies. Nora Ephron, scénariste des cultissimes Quand Harry rencontre Sally et Nuits blanches à Seattle, journaliste, chroniqueuse, est décédée en 2012. Dans J’en fais toute une histoire, recueil de textes et de chroniques, la New-Yorkaise raconte des morceaux de vie, distillant anecdotes et constats plus savoureux les uns que les autres.
Elle s’insurge notamment contre les femmes qui se réjouissent du temps qui passe. Chez elle, ce temps-là passait mal. Drôle, toujours bien vu et aussi profond que sage, ce livre est un antidote au blues des anniversaires. Ses amours, sa ville, la chirurgie esthétique ou JFK, tout y passe. Exemple : « la maintenance beauté ». La journaliste s’en prend… aux cheveux. Qui n’en a pas ras le bol de ses cheveux ? Et de comptabiliser que certaines de ses amies s’en occupent une heure par jour. « Je ne m’explique pas comment elles réussissent à avoir un semblant de vie. Ça fait tout de même 365 heures par an ! Neuf semaines de travail ! »
Elle se plaint de son cou qui année après année se plisse, la conduisant à acheter de plus en plus de cols roulés : « L’un de mes plus grands regrets […] c’est de ne pas avoir passé ma jeunesse à m’émerveiller de mon cou. Je n’ai jamais eu l’idée de me réjouir de son existence. Je n’ai jamais imaginé que je regretterais un jour cette partie de mon corps que je considérais comme une évidence. »
Elle se moque du « parenting » : « Avant il n’y avait que des parents et non des gens engagés dans leur parenting, être parent était assez simple. Vous n’aviez pas besoin d’ouvrages de référence, et si vous en aviez un, c’était un de ceux du Dr Spock, un pédiatre, et vous ne le consultiez que lorsque votre enfant avait plus de trente-neuf de fièvre, ou une laryngite, ou les deux. »
Tout sonne encore juste dans ce bréviaire pour femmes de plus de 45 ans de la fin du XX eà siècle. Notamment les dernières pages, « Ce que je regrette de ne pas savoir su ». On retiendra : « N’épousez jamais un homme dont vous n’aimeriez pas être divorcée », « Si la chaussure ne vous va pas dans le magasin de chaussures, elle ne vous ira jamais » ou encore « Les quatre dernières années de psychanalyse sont une dépense inutile », pour finir peut-être par : « Les gens n’ont qu’une seule manière d’être. » Et nous aimons assurément la sienne.
📚 J’en fais toute une histoire, Nora Ephron, traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis, Éd. de l’Olivier, 216 pages, 17 euros.