Pourquoi les séries font des journalistes des héros en sursis

Les journalistes ont le vent en poupe sur le petit écran. On vous explique.
LTD/Courtesy of Netflix - Erin Simkin - FX - John P. Fleenor/PEACOCK

Les journalistes ont le vent en poupe sur le petit écran. On vous explique.
LTD/Courtesy of Netflix - Erin Simkin - FX - John P. Fleenor/PEACOCK
Il avance voûté, visage tuméfié, veste élimée. Lee Raybon n’a plus de rédaction, plus de salaire fixe, presque plus de dents. Juste une obsession : comprendre pourquoi sa petite ville s’enfonce dans la corruption. Dans The Lowdown, qui arrive le 26 décembre sur Disney+, Ethan Hawke incarne ce journaliste à bout de forces qui continue à poser des questions quand tout le monde lui conseille d’abandonner.
Dire le vrai, ici, n’est pas une posture morale : c’est un sport de combat. Cette série complète une saison étonnamment riche en journalistes de fiction, alors que le métier n’a jamais été aussi décrié. En France par exemple, Moins d’un tiers des citoyens déclarent faire confiance aux médias, selon l’institut Reuters. Dans les écoles de journalisme, près de deux tiers des étudiants disent rêver de devenir créateurs de contenus plutôt que d’intégrer une rédaction (Ifop).
Paradoxe ? Pas vraiment. « On déteste les journalistes depuis l’apparition même du métier, rappelle l’historien des médias Alexis Lévrier. Mais si on leur tape dessus avec autant de constance depuis quatre siècles, c’est aussi parce qu’on sait confusément que beaucoup de choses dépendent encore d’eux. » Depuis le film fondateur Les Hommes du président (1976), la fiction s’empare du journalisme parce qu’il offre un terrain parfait de récit : enquêtes, secrets, affrontement avec les puissants. Les séries actuelles, elles, s’intéressent à autre chose : ce qui subsiste quand le modèle s’écroule. Tour d’horizon de ces héros en état de survie.

Spin-off de The Office, The Paper (Peacock, pas encore annoncée en France) démarre comme une farce. Un quotidien local de l’Ohio survit tant bien que mal sous la tutelle d’un conglomérat qui fabrique désormais… du papier hygiénique. Quand un nouveau rédacteur en chef tente de ressusciter de vraies enquêtes, il bricole avec les moyens du bord : comptables, commerciaux et stagiaires sont recyclés en reporters bénévoles. Le dispositif est absurde, souvent drôle, mais jamais cynique.
« The Paper raconte une presse en crise mais refuse l’idée que le journalisme local soit devenu inutile », analyse Alexis Lévrier. À rebours du mythe du reporter héroïque, la série défend une foi collective : « La force du journalisme, ce ne sont pas les individualités exceptionnelles, mais des anonymes qui mettent en commun leur obstination. »
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The Lowdown (Disney+) choisit l’option inverse : un homme seul contre tous. Lee Raybon publie ses enquêtes sur des élus douteux dans un tabloïd qui préfère d’ordinaire les strip-teaseuses aux scandales politiques. Quand un notable est retrouvé mort, Lee ne croit pas au suicide. La série emprunte au western et au film noir : ville-frontière, élites intouchables, violence latente.
Le journalisme y apparaît comme une pratique marginale, exercée hors de toute protection institutionnelle. « C’est l’imaginaire du journaliste-aventurier, proche du détective, qui vient du grand reportage du XIXe siècle et de figures comme Nellie Bly », rappelle Lévrier. The Lowdown actualise ce mythe dans un paysage déserté par les grandes rédactions : l’enquête survit, mais à la périphérie.

Changement radical de décor avec The Morning Show (Apple TV+), et son plateau télé rutilant. Alex Levy (Jennifer Aniston) et Bradley Jackson (Reese Witherspoon) pilotent une matinale pendant que, derrière la vitre, se jouent les vraies décisions. Dans sa saison 4, la série coche tous les cauchemars du moment : deepfake menaçant la crédibilité d’Alex Levy, fusion avec une entreprise tech, pression directe des propriétaires milliardaires.
« The Morning Show parle plus des actionnaires que des reporters », note Alexis Lévrier. Ici, informer devient une négociation permanente avec ceux qui possèdent le micro. Dans la lignée de Succession, la vérité n’est plus ce qu’on découvre, mais ce qu’on parvient à diffuser sans être coupé.

Avec The Beast in Me (Netflix), Claire Danes incarne Aggie Wiggs, journaliste d’investigation à l’arrêt, minée par le deuil et l’épuisement. Lorsqu’un puissant promoteur immobilier soupçonné d’avoir fait disparaître sa femme s’installe dans son voisinage, ses réflexes professionnels reprennent le dessus. Pour l’approcher, elle accepte d’écrire sa biographie « autorisée ».
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Ici, pas d’analyse économique ou de discours sur la profession : le journalisme devient une pulsion, presque un instinct vital. « La fiction aime les journalistes parce qu’ils ne peuvent pas s’empêcher de chercher », résume Lévrier. Si les journalistes envahissent de nouveau les séries, c’est peut-être parce que la question qu’ils posent – qui décide de la vérité ? – n’a jamais été aussi brûlante.