Dans les coulisses du CNC : Qui sont ces sages qui protègent la jeunesse contre la violence au cinéma ?

Sorti en octobre 2024, "Terrifier 3" avait fait l'objet d'une interdiction en salles aux moins de 18 ans.
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Sorti en octobre 2024, "Terrifier 3" avait fait l'objet d'une interdiction en salles aux moins de 18 ans.
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Deux soirs par semaine, ils sont une dizaine à se retrouver dans l’une des confortables salles de projection du Centre national du cinéma (CNC), boulevard Raspail à Paris, pour visionner des films d’horreur, des thrillers violents ou des romances torrides. Pas mal de navets, parfois des chefs-d’œuvre… Mais point de Masque et la Plume ici, l’unique objet des débats est de savoir si l’œuvre visionnée est susceptible de présenter un danger pour la jeunesse.
Présidée par la conseillère d’État Françoise Tomé, la commission de classification des œuvres cinématographiques décide des interdictions aux moins de 12, 16 et 18 ans des films qui sortent en France et de la rédaction de l’avertissement qui peut accompagner la diffusion en salles.
L’ensemble des longs, moyens et courts-métrages (et leurs bandes-annonces), 1.400 en moyenne chaque année, est d’abord vu par des comités, dont les 65 membres sont issus de la société civile. Il suffit que deux d’entre eux interrogent l’autorisation « tous publics » pour que le film fasse l’objet d’un second examen par la commission.
Celle-ci comprend des fonctionnaires des ministères de la Justice, de l’Intérieur, de l’Éducation et de la Jeunesse, des producteurs, des réalisateurs, des distributeurs et des critiques, des juges, des éducateurs, des pédopsychiatres et des étudiants. Rémunérés 33,53 euros brut par séance, ils regardent environ 165 films par an et votent à bulletin secret pour déterminer leur classement.
Le soir d’automne où nous sommes exceptionnellement conviés parmi eux, ils sont 18 – le quorum est de 14 – à s’installer pour le visionnage d’un film de science-fiction dont nous ne pouvons dévoiler le titre. Pas de pop-corn, mais des bonbons dans le sac de la présidente, et une ambiance décontractée parmi ces « commissaires » du 7e art issus d’horizons divers, qui, à force de temps passé ensemble dans les salles obscures, semblent avoir sympathisé.
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« C’est l’exemple imparfait d’une démocratie totale, note Françoise Tomé, qui fut juge des enfants. Tous sont libres de dire ce qu’ils pensent et, au-delà de la spécificité de chacun, professionnels du cinéma ou experts de la protection de l’enfance, c’est la sensibilité et la subjectivité du spectateur qui s’expriment. »
Quand la lumière se rallume, après deux heures de bastons et de mutilations, les avis sont partagés. Certains membres estiment cette production étrangère appropriée à tous les publics, quand d’autres considèrent qu’elle doit être interdite aux moins de 12 ans.
La présidente donne la parole à tous et rappelle que la commission doit apprécier la mise en scène de la violence et de la cruauté, le réalisme des situations, la présence d’enfants dans le scénario, le degré de peur que suscite le film, mais aussi la banalisation de comportements dangereux, l’usage de drogues, l’évocation du suicide, de l’inceste, la représentation des actes sexuels et le climat général de l’œuvre. Les votes, serrés, décident d’une autorisation « tous publics » avec avertissement.
Le rapport d’activité annuel de la commission révèle une augmentation du nombre de films sortis en France en 2024, 1.482 tous publics et 198 avec restriction d’âge, dont une interdiction aux moins de 18 ans pour l’horrible Terrifier 3. Ce classement rare, voté à 23 reprises depuis 2001, a été rétabli à la suite de la polémique autour de Baise-moi. Il peut être suivi d’un recours déposé par l’équipe de l’œuvre concernée.
L’an dernier, Rabia, l’histoire d’une jeune femme qui rejoint Daech, a été classé moins de 12 ans à deux reprises malgré le recours de son producteur, « en raison d’un climat général oppressant, […] de scènes évoquant sévices, viol, suicide […] ».
Plus surprenant, le dessin animé Une nuit au zoo a été autorisé à tous les publics mais avec un avertissement, des scènes de zombies pouvant « impressionner un très jeune public », une décision maintenue malgré le recours du distributeur auprès de la ministre de la Culture. Patrick Ser, fonctionnaire du ministère de la Justice, neuf ans à la commission, confie : « C’est d’abord avec nos tripes que l’on juge de l’impact d’un film sur les enfants. »
Il garde en tête le débat houleux qui suivit un documentaire anti-IVG. Ce cinéphile reconnaît qu’« il est difficile de trancher pour les films qui touchent aux mœurs, à la religion, à la morale ». Pour les fictions historiques, type Il faut sauver le soldat Ryan, la dimension pédagogique est prise en considération. Pour les récits d’enfants abusés également, par exemple pour Le Consentement.
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L’interdiction aux moins de 12 ans de La Vie d’Adèle, contestée par une association catholique traditionaliste, a fait évoluer la loi sur les scènes de sexe explicites, qui ne sont plus automatiquement interdites aux mineurs. La commission tient désormais compte de la manière dont ces images servent le scénario. Parmi les centaines de films examinés en commission, Françoise Tomé ne remarque ni augmentation ni baisse de la brutalité, mais une tendance : « Une sensibilité accrue de nos membres aux violences faites aux femmes et aux enfants, à l’image de la société. »