Gus Van Sant, réalisateur : « Les gens comme moi sont des cibles pour Trump et la droite »

Gus Van Sant, à Los Angeles (États-Unis), le 7 janvier 2026.
LTD/REUTERS - Mario Anzuoni

Gus Van Sant, à Los Angeles (États-Unis), le 7 janvier 2026.
LTD/REUTERS - Mario Anzuoni
Légèrement en contre-jour, assis dans le coin d’une chambre d’hôtel, il parle d’une voix douce et assurée. Icône du cinéma indépendant autant que « faiseur » de prestige pour Hollywood, Gus Van Sant vient de recevoir les honneurs du Festival international du film policier de Reims avec d’autant plus d’humilité qu’il ne s’était jamais exercé au pur polar. Mais, de My Own Private Idaho à Harvey Milk en passant par Elephant, Palme d’or 2003, impossible de le réduire à un seul genre tant il a brillé partout.
On se tromperait aussi à dire que, huit ans après son dernier long-métrage, il signe son grand retour avec ce nouveau film. Preuve à l’appui, lui dit n’être jamais parti : il a réalisé en 2017 et 2024 des séries télévisées, sept courts-métrages pour Gucci, et Trouble, un spectacle musical sur Andy Warhol. À 73 ans, titulaire d’une des filmographies majeures des quatre dernières décennies, Gus Van Sant, surchemise à carreaux et baskets aux pieds, est tout sauf à la retraite.
Avec La Corde au cou, film de commande, le réalisateur porte à l’écran l’histoire vraie d’une prise d’otage retentissante. Le 8 février 1977, à Indianapolis, Tony Kiritsis kidnappe le fils de son banquier et lui attache le canon d’un fusil à pompe derrière la tête. Étouffé par les intérêts d’un prêt qu’il estime frauduleux, il demande réparation et rameute les télévisions, qui vont couvrir l’événement en temps réel. Le lieu de tournage, Louisville dans le Kentucky, ville où il est né, lui plaît.
Le scénario, sous forme numérique, comporte des extraits d’un documentaire réalisé en 2018. « Les images de cette époque étaient très belles, avec quelque chose d’extravagant, et Tony aussi semblait extravagant, drôle et dangereux. Je me voyais bien passer quelques semaines à Louisville, et il y avait un film noir intéressant à faire avec ce fait divers. J’ai dit oui. »
Le réalisateur y reconstitue avec style la période et rajeunit Tony Kiritsis, le fait plus grand, plus beau, plus movie star, en somme, confiant son incarnation au charismatique Bill Skarsgard. Non sans ironie, le réalisateur sublime là le rêve de gloire de ce preneur d’otage autoproclamé « héros national », devenu le temps de son geste fou une figure romantique de la lutte anticapitaliste.
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Lorsque le tournage de La Corde au cou débute, en janvier 2025, un mois s’est écoulé depuis le meurtre du PDG de UnitedHealthcare Brian Thompson, abattu par Luigi Mangione à New York. Le fait divers d’hier que Gus Van Sant adapte rencontre celui d’aujourd’hui mais, en dépit de la verve contestataire de son film, le réalisateur ne fait pas immédiatement le lien.
« C’était d’abord, pour moi, une simple information dans l’actualité. Mais un de mes assistants m’en a vite parlé. Pour lui, Mangione était un héros et méritait sa statue dans Central Park. Je n’étais pas d’accord : abattre quelqu’un de sang-froid dans le dos, ce ne sera jamais bien. Pour moi, Mangione est un bad guy. Mais j’ai compris ensuite qu’il incarnait quelque chose pour la jeune génération et la cancel culture… J’étais choqué mais également curieux. Évidemment, cela a nourri notre film, avec cette motivation extrême d’obtenir justice face aux grandes entreprises. »
Dans La Corde au cou, c’est Al Pacino qui tient magistralement le rôle de M.L. Hall, le banquier initialement visé par Tony et père de son otage. Pour ce film qui évoque naturellement Un après-midi de chien, chef-d’œuvre de 1975 porté, justement, par Al Pacino et aussi inspiré d’une véritable prise d’otages, ce casting n’est pourtant que pure coïncidence.
« Nous savions qu’Al faisait des petites apparitions dans des films, pour de l’argent. Il a simplement un prix. On lui a proposé l’idée, et il a dit oui. C’était une opportunité plus “sociale” qu’artistique. On a travaillé ensemble une journée, on n’a même pas eu le temps de discuter. Et il ne joue pas le même rôle que dans Un après-midi de chien, là ce serait plutôt Le Parrain ! »
Chez Gus Van Sant, qui a filmé dans les marges l’indécision d’individus en quête d’identité et d’horizons, Tony est un personnage plus rare, sûr de son fait et déterminé jusqu’à la folie, face à un antagoniste lui-même inflexible. Que nous disent ces personnages, aujourd’hui, de la société américaine ?
« J’ai ce sentiment que si quelqu’un est très proche de Tony aujourd’hui, c’est… Donald Trump. Donald Trump est prêt à tout. Comme Tony, il fait des proclamations démentes, des requêtes folles, des demandes extravagantes. » Sur l’actuel locataire de la Maison-Blanche, il se prononce après un silence : « Je pense que les gens comme moi sont des cibles pour Trump et pour la droite. »
Que pense-til au fond de l’histoire de ce Tony Kiritsis ? Rien qu’il puisse assurer ou affirmer. Effacé derrière son cinéma-miroir qu’il tend à la société américaine, Gus Van Sant favorise les accidents, l’imprévu, ce qui naît de soi-même à l’écran plutôt que ce qu’on voudrait y figer. Si ce n’est, peut-être, une beauté qui, dans ces images, dit vrai.