Arundhati Roy, romancière : « Cesser d’écrire, c’est aussi une prison »

« Mon refuge et mon orage », d’Arundhati Roy, traduit de l’anglais (Inde) par Irène Margit, Gallimard, 400 pages, 24 euros.
LTD/Beowulf Sheehan/opale.photo

« Mon refuge et mon orage », d’Arundhati Roy, traduit de l’anglais (Inde) par Irène Margit, Gallimard, 400 pages, 24 euros.
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Vous n’avez pas peur d’être la cible d’un cinglé radicalisé ? » Je lui pose cette question au dîner chez Antoine Gallimard organisé en petit comité en son honneur, où Arundhati Roy est assise à côté de Kamel Daoud. Les deux écrivains ont en commun d’être ennemis publics numéro un des gouvernement de leurs pays d’origine respectifs, qui les accusent de trahison et de terrorisme « narratif » parce qu’ils n’adhèrent pas au récit de la propagande. Arundhati vit toujours en Inde, où elle a été l’objet de multiples procès. Ailleurs qu’à Delhi, elle dépérit. « On cesse de vivre si on a peur, me répond-elle dans son bel anglais chantant. Et cesser d’écrire, c’est aussi une prison. »
Je regarde avec des yeux de cocker spaniel cette femme aux boucles poivre et sel et au regard pétillant – un brin mélancolique car, m’annonce-t-elle, un de ses chiens vient de mourir à Delhi. J’adore cette écrivaine depuis que j’ai lu Le Dieu des petits riens en 1997. Son autobiographie qui vient de paraître, Mon refuge et mon orage, a nourri mon immense curiosité sur sa vie, même si « la frontière est poreuse entre mémoire et fiction » et que « les faits importent moins que la note juste ».
Son refuge et son orage, c’est sa mère, Mary Roy, née en 1933 et morte à presque 88 ans. En voyant sa tristesse à la mort de leur mère, son frère a remarqué : « Je ne comprends pas ta réaction : elle n’a traité personne aussi mal que toi. » « Personne sauf lui », corrige en souriant Arundhati.
Cette mère abusive frappe ses jeunes enfants, hurle qu’ils sont un boulet et qu’elle aurait mieux fait de les abandonner dans un orphelinat, traite son petit garçon de porc chauviniste et sa petite fille de salope, et va jusqu’à faire abattre le dalmatien de sa fille de 13 ans parce que la jeune chienne a fauté avec un chien des rues.
Arundhati et son frère ne peuvent même pas se rebeller contre leur mère car elle est gravement asthmatique et pourrait mourir en s’étouffant dans un accès de rage. Pour survivre et « pour continuer de l’aimer », la future autrice du Dieu des petits riens n’a d’autre choix que de fuir : elle part étudier à Delhi à 16 ans et ne revoit pas sa mère entre ses 18 et ses 25 ans.
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Et pourtant, le livre est un hommage. Arundhati Roy a pris suffisamment de distance pour comprendre combien Mary Roy, dans l’Inde des années 1960, est exceptionnelle. Elle a quitté un mari alcoolique avec deux enfants de 3 et 4 ans, sans un sou en poche et sans soutien familial, sans autre bagage qu’une licence en sciences de l’éducation.
Dans une société où une femme sans mari n’a aucun droit, cette mère hors norme fonde une école, se bat contre le système qui privilégie les hommes, attaque en justice sa mère et son frère qui ont tenté de l’expulser (elle gagne). Plus tard, elle vient en aide aux femmes abusées et aux orphelins. Roy rend hommage non à la mère mais à la guerrière et révolutionnaire, non à la douceur mais à la force combative et à la persévérance.
Ce livre est aussi un roman sur l’écrivaine, ses amours, son extraordinaire trajet. Débarquée à 16 ans dans une mégapole où les jeunes filles sans famille et sans ressources sont des proies, elle apprend la survie et suit son désir. Elle devient actrice par hasard, écrit des scénarios avec son futur mari. Le livre, plein d’humour, est parsemé de scènes époustouflantes dont chacune est un film, comme celle où elle évoque son avortement sans anesthésie et son retour en bus parmi des hommes qui menacent de la violer.
Le succès mondial du Dieu des petits riens quand elle a 36 ans bouleverse sa vie. D’un jour à l’autre, elle devient aussi riche que célèbre. Elle sent, instinctivement, que le succès et la richesse sont des cages dorées. Elle s’en échappe en publiant le premier de nombreux essais, La Fin de l’imagination, contre la rhétorique virile du parti nationaliste hindou et les récents essais nucléaires en Inde. « Get out of India », lui crie-t-on, mais celle à qui sa mère a toujours crié « sors de ma voiture », « sors de ma maison », « sors de ma vie » ne se laisse pas intimider.
J’éprouve une vénération pour cette femme de mon âge qui a mis en action les principes hérités de sa mère. L’argent est fait pour être partagé. La propriété ne l’intéresse pas : ce sont les maisons qui vous possèdent et pas l’inverse. Elle prend la défense des autochtones dont la vie est détruite par la construction d’un barrage, des musulmans du Cachemire massacrés par les hindous, des paysans expropriés par les compagnies minières : elle se bat à la fois contre le nationalisme extrémiste hindou et contre le capitalisme, pour la justice, pour tous les opprimés.
Il faut lire ce livre extraordinaire sur une femme extraordinaire, qui n’a jamais voulu que ses deux best-sellers vendus à des millions d’exemplaires deviennent des films. Pourquoi ? lui ai-je demandé. « Parce que les livres et les films ne sont pas le même médium, et qu’en lisant chacun forme dans sa tête ses propres images. »
ℹ️ « Mon refuge et mon orage », d’Arundhati Roy, traduit de l’anglais (Inde) par Irène Margit, Gallimard, 400 pages, 24 euros.