Jean-Christophe Grangé : « Pour un adulte, je suis très très à fleur de peur »

Propos recueillis par Anna Cabana

« Je suis né du diable », de Jean-Christophe Grangé, chez Albin Michel, 336 pages, 21,90 euros.
LTD/Olivier Dion/LH/opale photo

Propos recueillis par Anna Cabana

« Je suis né du diable », de Jean-Christophe Grangé, chez Albin Michel, 336 pages, 21,90 euros.
LTD/Olivier Dion/LH/opale photo
Il a fallu attendre vingt-sept ans après Les Rivières pourpres, le roman qui le consacre comme une star du thriller, pour que Jean-Christophe Grangé lève enfin le voile sur la source de son inspiration, le ressort de sa passion, exclusive, pour le mystère de la cruauté humaine, la clé de ses histoires de terreur toutes marqués au fer rouge sang par des drames de l’identité et des géniteurs maléfiques. Cette clé, il nous la livre dans ce nouveau roman qui est le plus court de tous : « Je suis né du diable », ainsi que le proclame le titre.
Son père, « prince des ténèbres » et esprit démoniaque, a fait vivre sa mère, sa grand-mère et lui-même, dès avant sa naissance, et puis après, à l’ombre d’une menace. Dans la terreur de l’épouvante dont il était capable. C’est cette frousse première, matricielle, cette frousse des origines, celle qu’ensuite il transformera en objet esthétique, que Grangé livre ici. « Au fond, tous ces bouquins sont des autobiographies détournées. Aujourd’hui, j’essaie d’écrire la bonne, la vraie – l’histoire qui s’est déroulée sous mes yeux effarés de gamin meurtri », écrit-il.
Il n’est pas besoin d’être un fou de polars ou de tueurs en série pour être impressionné, au sens presque photographique, par le feu d’artifice imaginatif, la puissance de structuration et d’élaboration des personnages que nous offre Jean-Christophe Grangé d’un polar à l’autre. Mais jamais il ne nous avait ému. Ce livre-ci le fait pour les dix-huit précédents. Quand ensuite on s’entretient avec son auteur, on entend dans sa voix ce à quoi on n’avait pas prêté attention jusque-là : les intonations d’un gamin de 64 ans.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Vous avez toujours proclamé que votre nature profonde était de vous en tenir toujours à la fiction et d’avancer masqué. Que s’est-il passé ?
JEAN-CHRISTOPHE GRANGÉ — Tout est la faute de Frédéric Beigbeder. Dans une interview, il me pose la traditionnelle question : « Mais d’où te viennent des idées pareilles ? » Et je lui raconte quelques trucs sur ma naissance tourmentée et sur mon père. Lui qui s’y connaît en autofiction et qui a beaucoup raconté sa vie dans ses bouquins me dit : « Tu as un matériau extraordinaire pour faire un livre. » Cette idée a fait son chemin. Si je n’avais pas eu une histoire vraiment unique à raconter, je n’aurais jamais écrit un livre sur moi, parce qu’en effet ce n’est pas du tout ma nature, mais là, je me suis dit que c’était un vrai thriller. Un thriller où tout est vrai.
N’était-ce pas prendre le risque d’être associé à tous ces écrivains qui, en cette rentrée, ont déballé leur archéologie familiale dans un livre ?
J’ai eu peur quand j’ai vu cette avalanche de bouquins papa maman, mon éditeur m’a dit que le fait de sortir plus tard me protégeait et que mon histoire était singulière.
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Avez-vous réussi à exorciser ce que vous appelez « la fatalité Grangé » ?
J’ai lavé mon linge sale quand j’ai fait une analyse sur un divan pendant presque neuf ans mais je n’avais pas réellement fouillé ce qui s’était passé à l’époque de ma naissance. De cette violence et de ces ténèbres, je n’avais que des fragments. Là, j’y suis allé. J’ai cristallisé tout ça dans des pages, dans un bouquin qui lui-même a un destin, maintenant il est en vente, il est lu, il existe…
Avez-vous pris du plaisir à écrire malgré l’incandescence et la vérité du matériau ?
C’était plus facile et plus rapide. Il n’y avait pas cet intense travail de structuration, d’invention d’histoire et de personnages que je fais pour chacun de mes livres, et qui à chaque fois suppose que je crée un univers différent et que je refonde un langage. Là, j’ai raconté des événements qui se sont vraiment passés et dont j’avais les documents à travers les papiers du divorce. Bizarrement, j’ai pris du plaisir. Ça m’a rappelé plutôt mon passé de journaliste. J’étais un peu le reporter de mon propre passé. Et j’étais très heureux de rendre hommage à ma grand-mère et ma mère.
Non seulement vous leur dédiez le livre, mais vous dites « je » à leur place…
J’ai aimé m’identifier à elles. Ma motivation dans ce livre, c’était de mettre sur la scène ma mère et ma grand-mère qui ont mené un combat héroïque. Ce que j’aime dans les bouquins et surtout dans ceux que j’écris, c’est l’héroïsme. J’aime qu’il y a un héros qui se bat contre les méchants et qui va jusqu’au bout de son combat. Là c’était ça : ce n’était pas un flic ou les hommes un peu macho de mes romans, mais c’était deux femmes qui se sont vraiment battues pour me protéger.
« Ce livre est mon solde de tout compte », écrivez-vous ; après un solde de tout compte, on change de job, non ?
[Il rit, d’un rire sans drôlerie, comme si s’échappaient quelques grelots tremblants de l’enfance.] Après mon analyse déjà, j’avais peur d’avoir moins de névroses et de n’avoir plus cette énergie un peu maladive d’écrire des livres. L’analyse a fait le contraire : ça m’a donné une force plus saine pour écrire. Là, j’ai le sentiment plutôt d’avoir écrit une histoire que je devais écrire, qui était là, en suspens et dont je trouve qu’elle valait vraiment le coup d’être écrite. C’est comme un chapitre que j’ai classé. Car je ne vais pas changer de job. J’ai déjà bouclé un nouveau roman : un gros polar qui se passe intégralement à Tokyo. Et là, je suis en train d’en écrire un autre sur la banlieue -française.
Des romans comme avant ?
Exactement ! Je suis né du diable est un petit pas de côté mais j’ai repris aussitôt après des polars comme je fais d’habitude.
Y a-til toujours un géniteur abominable ?
Le thème reste là, et même de façon plus frontale : Le livre sur les banlieues traite carrément de la relation entre un père et son fils. Donc peut-être que je suis même encore plus à l’aise maintenant pour parler de ce sujet.
Votre père a oblitéré à jamais votre perception du monde, écrivez-vous. Vous racontez une scène où votre grand-père, pour vous faire une blague, enfile un masque d’agneau un soir de Mardi gras, et la terreur vous foudroie, la souffrance vous « ouvre en deux ». Êtes-vous toujours « à fleur de peur » ?
Pour un adulte, je suis très très à fleur de peur. Je suis quelqu’un qui vit toujours dans la peur. J’ai réussi à transformer cette peur en une énergie créatrice. J’étais content d’en parler parce que j’aimerais que les gens comprennent comment ma tête fonctionne et pourquoi mes histoires font toujours très peur. J’essaie de faire peur au lecteur mais d’une façon jouissive : quand on lit mes romans, ça doit être un plaisir d’avoir peur.
Dieu arrive à la fin du livre, sept petites lignes et puis c’est tout ; et pourtant on sent que c’est essentiel. Est-ce si crucial pour vous qu’il n’y a rien à en dire ?
Ah oui ! C’est tellement important et personnel que ce n’est même pas la peine d’en parler. Ma grand-mère était une catholique simple, c’està-dire il y a ce qu’a dit Jésus, il n’y a pas à y revenir. Autour de 20 ans, j’ai tout remis en question, et puis je suis revenu aux réponses qu’on m’avait données quand j’étais petit. Si je pense à Dieu, je pense encore à un grand homme barbu dans les nuages. Le signe manifeste de la présence divine, c’est la conscience humaine. Le fait que l’homme se pose la question de Dieu, c’est la preuve qu’il y a une question à se poser et donc une réponse.
Vous ne croyez pas qu’en Dieu : vous croyez à la clairvoyance des enfants « et même à leur pouvoir de divination », écrivez-vous.
Les adultes ne sont jamais à la hauteur de leurs enfants. Avant d’en avoir, j’étais un artiste autocentré avec mon petit travail, ma petite œuvre et cætera. Quand ils sont nés, ils ont tout balayé. Ça devient ton horizon, le sens de ta vie. C’est pour ça que j’adore les mamans qui sont la quintessence de cette pulsion de détachement de soi pour quelqu’un d’autre. Lorsque j’emmène mon petit garçon à l’école, je suis toujours bouleversé de voir toutes les mamans qui embrassent leur petit enfant. Les enfants ont fait éclater mon nombrilisme d’artiste. Dans le petit monde de la littérature, tout le monde se prend pour Marcel Proust.
Pas vous ?
Non, pas pour Marcel Proust.
Pour qui, alors ? Dans le livre, vous égratignez la littérature et le journalisme, que vous jugez « étriqués ». « Il n’y a pas de genre plus noble, plus élevé, que le polar. » Est-ce à dire que vous vous prenez pour le meilleur dans le meilleur des genres ?
[Il rit.] J’ai compris depuis le début que c’était un petit monde dont je ne faisais pas partie et, contrairement aux conseils qu’on m’a souvent donnés, j’ai considéré qu’il n’y avait pas de raison de faire des efforts pour en faire partie. Je suis en dehors de ce petit monde qui est assez prétentieux et moi je suis un peu l’écrivain qui fait ses polars dans son coin. Et en réalité, je pense être plus prétentieux qu’eux. Je suis le plus prétentieux de tous ! Mon meilleur juge, c’est la petite dame qui achète mon livre dans un supermarché. Mes grands scores, c’est chez Carrefour et chez Monoprix. J’ai eu le succès directement sans prix, sans rien. Je n’ai même jamais été adoubé par le monde du polar, très politisé et très à gauche.
Parce que vous êtes de droite ?
Je suis totalement apolitique. Je n’ai jamais voté. Le vote, c’est demander aux passagers d’un TGV leur avis sur la façon de conduire le TGV.
Ça s’appelle la démocratie… !
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Je suis contre la démocratie ! Je prône le système antique du despotisme éclairé : un chef entouré de vrais spécialistes qui lui donnent un éclairage documenté. Ce qui m’intéresse dans la politique, c’est que c’est un milieu psychologiquement passionnant. En ce moment je suis fasciné par Sarah Knafo. À côté, Éric Zemmour est un petit crapaud desséché. Elle va bouffer tout le monde. [Encore le rire d’enfant.] n
Propos recueillis par Anna Cabana