Dans son livre, Allen S. Weiss se laisse guider, après la mort de sa mère, par Teddy, son ours en peluche oublié depuis l'enfance.
Dans L’Autobiographie de Teddy (2020), Allen S. Weiss – écrivain, philosophe, photographe, critique d’art et universitaire américain – retraçait la vie de sa peluche fétiche (et, par la même occasion, une part de sa propre enfance et de son histoire familiale), un ours disparu pendant quatre décennies et retrouvé dans un tiroir à la faveur d’un déménagement. Ce nouvel « épisode » (puisqu'à nouveau consacré à Teddy) s’ouvre sur une scène fondatrice. L’auteur se tient devant la dépouille de sa mère.
Il achoppe sur l’irréalité de cette disparition et l’inanité des rituels qui émaillent les obsèques : l’oraison funèbre du rabbin qui répète en « ventriloque tragi-comique » ce que le fils lui a dit de sa mère, le kaddish du deuil que l’auteur récite pour lui-même mais qui ne lui apporte aucun réconfort…
Seule chose cruellement réelle : la solitude brutale de l’orphelin. « On passe une vie entière à essayer de s’inventer et de se réinventer, et on atteint ce but soudainement, sans le moindre effort, au moment de la mort d’un parent, a fortiori quand on est un enfant unique. Telle est la fin d’une généalogie, où l’on se retrouve livré à soi-même, à devoir se recréer par son travail, à devenir sa propre origine, à être littéralement une fin pour soi-même. »
Sauf que, pendant ce temps-là, Teddy veille sur l’endeuillé. Il s’emploie même à des facéties, comme désorganiser la sacro-sainte bibliothèque de l’auteur ou changer des objets de place dans l’appartement (fut un temps, il pratiquait même les appels téléphoniques anonymes en pleine nuit). L’auteur va jusqu’à parler d’une « emprise » sur lui. Alors, même si Teddy est aussi énigmatique qu’un sphinx, Weiss n’a plus qu’une obsession : cerner enfin qui il est et, au passage, déchiffrer ce qu’il cherche à lui dire…
Pataphysicien
Il émet et développe bien des hypothèses : Teddy ne croit pas à la transcendance, il se fiche totalement des livres et il est, selon toute probabilité, pataphysicien. D’aucuns attendraient sans doute que le mot « personnification » apparaisse ici. Mais cela gâcherait tout. Car l’affaire, pour dingue qu’elle paraisse à première vue, est très sérieuse. Elle nous plonge dans l’intériorité lumineuse de l’auteur, et autant dire que l’exercice de la méditation érudite (on croisera Roland Barthes, Walter Benjamin, Antonin Artaud et tant d’autres) s’y fait particulièrement jouissif.
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Mort, rêves, mémoire, mélancolie : guidé par Teddy, Weiss spécule, échafaude, pense (tout court), au plus intime, et nous tend le miroir. Des éclats livrés « en miettes », un kaléidoscope on ne peut plus inspirant qu’on s’approprie avec une joie résolue. Et l’humour, on en parle ? « Adepte du surréalisme depuis l’adolescence, j’avais toujours souhaité des rêves dignes d’un tableau de Dalí, mais je n’ai jamais dépassé le stade du réalisme socialiste. »
Que la compagnie de Weiss est exquise ! Dire qu’on le doit en grande partie au regard exigeant, malicieux (quoique éborgné) d’un objet transitionnel d’antan. Ce n’est pas rien.