Keigo Higashino, Pauline Delabroy-Allard, Sophie Avon… Notre sélection de livres à lire cette semaine

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 9 février 2026.
LTD/DR

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Il faudrait un livre entier pour envelopper le charme, pénétrant comme un sortilège, des histoires de Keigo Higashino, grande figure de la littérature japonaise, couronné de prix pour ses romans policiers. Si, avec Le Gardien du camphrier, on croit d’abord lire un conte d’initiation poétique et non un polar, on comprend finalement que la quête du jeune Reito est bien une enquête, professionnelle mais aussi intime et spirituelle.
Ancré au début dans un réalisme très contemporain (la vie précaire d’un orphelin en rupture de ban qui travaille dans un bar à hôtesses puis dans une usine), le livre bascule pour se faire énigme bouddhique au long cours et grand roman existentiel. Sur le point d’être incarcéré pour une combine imprudente, Reito y échappe grâce à une inconnue miraculeuse qui lui explique qu’elle est sa tante – il ne le sait pas encore, mais voilà le jeune homme en chemin vers lui-même.
Car, en contrepartie, sa bienfaitrice lui confie une mission à la fois très concrète (surveiller l’accès à un sanctuaire sis sur le domaine familial) et indéfinissable : il est nommé gardien du camphrier du lieu, un arbre sacré. Dans son tronc, croit-il comprendre, des pèlerins viennent s’adonner à un étrange rituel – prière, célébration, invocation ? – au sujet duquel il ne doit poser aucune question. Mais comment remplir un office tacite et obscur ?
La grâce irrésistible du roman tient à cette omission : les visiteurs, à l’instar de M. Saji, qui vient les nuits de pleine lune se livrer à un récitatif, délivrent dans l’arbre une parole jusque-là coincée en eux, qui a tout d’une épiphanie, sans que Reito en saisisse la portée exacte. Plus qu’exaucer les vœux, comme le veut la légende, l’arbre semble avoir le pouvoir, plus fou encore, de révéler aux êtres ce que recèlent vraiment leurs vœux. Ainsi Reito découvre-t-il, en enquêtant avec la fille de M. Saji, que le rituel de ce dernier consiste à chantonner dans le tronc du camphrier l’air pour piano composé de son vivant par son frère défunt, afin de le transcrire et de l’offrir à leur mère…
En devenant dépositaire des confidences des pèlerins, Reito les aide à lire en eux et apprend à lire en lui. À débusquer, sous la surface de ce qu’ils croyaient ressentir, leurs plus secrètes pensées. Le camphrier, finit par deviner Reito, est à la fois un réceptacle, un autel et un talisman : en tant qu’arbre sacré, il recueille la part magnétique, authentique des êtres et permet un passage entre les vivants et les morts.
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Lui ouvrir son âme permet d’adresser un message par procuration à un être que l’on a perdu, que l’arbre, peut-être, transmet par ses racines à la nature, à l’au-delà… Le rituel, dès lors, ne s’apparente-t-il pas à une dédicace ? Ainsi, se voyant mourir, le père du jeune Soki lui a-t-il demandé d’accomplir le rituel tout en sachant qu’il n’était pas son fils, pour le désigner symboliquement comme tel, mais surtout pour être sûr que ses pensées lui parviendront.
Le Gardien du camphrier est un bouleversant roman sur écoute qui fait voyager au cœur de la transmission – qu’est-ce que les morts ont à dire aux vivants, et l’inverse ? Parler à l’arbre revient au fond à écrire une lettre. À faire vibrer la présence mélodique de l’absence.

Dans la famille de Pauline Delabroy-Allard, on ne photographie rien ni personne. Pas de traces, nul besoin de documenter. C’est comme ça. Ça ne s’interroge même pas. Aussi, lorsqu’à l’âge de 15 ans la future écrivaine reçut un Polaroïd, révélation il y eut. C’est un monde – le réel, peut-être – qui s’ouvrit à elle.
Un monde dont elle pouvait être à la fois témoin et actrice. Voyages, amours, livres et enfants vinrent s’y inscrire. Frénétiquement. Jusqu’à pouvoir écrire : « Je voudrais interroger mon désir de preuve. Photographier, est-ce pour me souvenir ? Ou pour me convaincre ? Est-ce pour témoigner, ou pour conjurer une peur plus grande : celle de la dissolution du monde ? Cette obsession de la trace, ce besoin de tout documenter, je le sens, je l’éprouve, peut devenir une forme de fétichisation du réel. Je garde les photos plutôt que de m’autoriser à vivre la perte, y compris la perte de mémoire. »
C’est de cela qu’il est question dans cette impressionnante œuvre au noir qu’est son nouveau récit, L’Immontrable. D’une histoire de mémoire (qu’il conviendrait, quelque souffrance qu’elle implique, de ne pas perdre), d’image manquante. Ou cachée. La chambre noire ne l’aura jamais été autant…
Pourtant, au début, c’était le bonheur ou au moins sa promesse. Une famille heureuse qui s’apprête à s’agrandir. Pauline Delabroy-Allard, sa femme, S., et leurs deux filles décident d’accueillir un nouvel enfant. Les enfants, c’est assez son genre, à Pauline. « C’est une croyance ancienne, tenace, inaltérable : je sais faire les enfants. Je sais les porter. Je sais les élever. Je sais les aimer. C’est ma fierté modeste. Je suis mère comme d’autres sont menuisières, couturières, pâtissières. J’ai le tour de main, c’est comme ça. » Bref, le processus requis est enclenché.
PMA (c’est S. qui porte l’enfant), petites épiphanies déjà familières de la grossesse. Jusqu’à cette visite de contrôle auprès d’une sage-femme, cette échographie qui révèle une infime « irrégularité », le fémur de celui qui se révèle ce jour-là être un petit garçon est trop court. Ce ne sera pas grand-chose, juste la tragédie qui se glisse discrètement au sein de cette famille. Le signe que l’enfant à venir ne pourra vivre, qu’il va falloir procéder à une interruption médicale de grossesse (IVG).
Jours de deuil puisque l’écrivaine vient de perdre son père, bientôt sa grand-mère, et qu’il ne lui reste plus que cette image, la première sans doute qu’elle n’aurait jamais voulu voir, in utero, celle de Jacob, puisque c’est le prénom qui sera tout de même le sien, Jacob qui ne sortira jamais de sa nuit. « L’image qu’on ne montre pas. Celle qui m’a longtemps torturée. Celle qui brûle la rétine. Celle qui prouve, pourtant, qu’il a été là, Jacob, entre nous. L’image fantôme. L’image interdite. L’immonde. L’immontrable. »
C’est difficile, le deuil en littérature. Peut-être celui-là, d’un enfant, d’une joie, plus que tout autre. Parmi ceux qui s’y sont essayés, contraints et forcés par cette vague de chagrin et de colère qui les a recouverts, il y aurait sans doute Camille Laurens et son Philippe ou William Kotzwinkle pour Le Nageur dans la mer secrète. Liste non exhaustive, mais presque.
Si la réussite de Pauline Delabroy-Allard dans L’Immontrable est si finalement éclatante (mais d’un éclat profondément noir, bien sûr), c’est par sa compréhension de l’impossibilité d’écrire trop frontalement sur la perte et de parvenir à le faire finalement, par le prisme de la photographie. C’est comme si de Roland Barthes, qu’elle cite souvent, elle était passée de La Chambre claire au Journal de deuil. Tout de même, dans cette nuit demeure une lumière, vive et pâle à la fois. Cela s’appelle l’amour.

En 1970, Nina et Camille entrent au collège à Bordeaux, leur ville. Les lie une amitié exclusive que la romancière et critique de cinéma Sophie Avon enregistre avec délicatesse et tendresse, jusqu’à ce que ses héroïnes arrivent en classe de terminale. Le passage des années est indiqué en tête de chapitre.
Nina est « petite et fluette » ; Camille, « grande et brune ». Nina a 11 ans, Camille en a 12. Les pantalons « pattes d’eph » et Michel Berger sont à la mode mais les marqueurs d’époque sont discrets dans le texte. Les amies se promettent « les délices de l’âge adulte ». Les parents de Camille ont divorcé. À l’époque, ce n’est pas fréquent ; le mouvement s’amorce. Camille admire son père. Il est « généreux, voire dispendieux », il tient « un petit commerce de brocante ». Lorsqu’elle passe un week-end avec lui, elle rentre « galvanisée ». Avec sa mère, c’est plus compliqué. Les sentiments sont excessifs : on peut s’enticher d’une professeure « dès la première minute ». Quand elles n’apprécient pas quelqu’un, « les filles sont impitoyables ». Lorsqu’elles rient, elles sont « hilares ».
Sophie Avon, qui se place de leur point de vue et non de celui de leurs parents, restitue subtilement les émotions et les emballements propres à l’enfance, et la façon dont ils se métamorphosent à l’adolescence. Elle rend sensibles les humeurs infimes et déterminantes : la naissance du désir, l’ennui auprès des siens : « Nina trouve qu’il ne se passe rien de bien dans sa vie actuelle. Elle a envie de tout et tout la déçoit. »
Le temps fait son œuvre, les goûts et les caractères changent. Camille et Nina s’éloignent tout en demeurant dans le même lycée. En terminale, Camille se rapproche de Julie si bien que Nina a le cœur lourd. De son côté, la nouveauté est qu’elle ne supporte plus son père. Il l’agace, elle se moque de lui. Sophie Avon commente très peu les mots et les gestes de ses personnages, mais là, elle écrit : « Elle ne sait toujours pas qu’elle ancre dans son cœur un remords à venir. »

Nul film, nul livre, nul témoignage n’est capable à lui seul de figer la mémoire ; il faut sans cesse insister, pister les traces et les derniers fantômes. Vingt ans après le tournage du documentaire S21 – La machine de mort khmère rouge, Rithy Panh revient dans le « quartier général de la peur », cet ancien lycée devenu centre de détention et de torture sous Pol Pot entre 1975 et 1979.
Le cinéaste franco-cambodgien y retrouve le carrelage à damier, l’oppressante cage d’escalier, la « lumière fossile », les graffitis qui consignent les supplices. Il y a déjà interrogé victimes et bourreaux du génocide. S’il choisit d’arpenter de nouveau la « coopérative de la tuerie », c’est pour un « rendez-vous avec les âmes », un retour sans caméra mais en compagnie de son précieux complice d’écriture, Christophe Bataille, avec lequel il a déjà signé L’Élimination et L’Image manquante (Grasset, 2011 et 2013).
Les auteurs poursuivent ici leur triple exploration – du traumatisme, d’un lieu, du langage –, tendent l’oreille, archivent leurs sensations, conduisent à quatre mains une scrupuleuse et bouleversante archéologie des voix tues, des vies confisquées. Par sa concision, sa densité, leur récit excède le témoignage, devient poème, offrande, « quête morale », méditation sur l’oubli. On songe par endroits au très beau documentaire de Guillaume Ribot consacré au tournage de Shoah par Claude Lanzmann (Je n’avais que le néant, disponible sur le site d’Arte). Les œuvres partagent cette obsession de restituer la mécanique du mensonge, la violence codifiée, de circonscrire l’énigme de la barbarie.
Le livre exhume le souvenir de l’artiste Vann Nath, contraint de peindre à la chaîne des portraits du dictateur, ou celui de la résistante Bophana, torturée pour une simple lettre d’amour. On reconnaît les mots du tortionnaire Duch extraits de son cahier noir, on capte le bruissement des ombres, le cri du « peuple invisible ». Si, historiquement, les images manquent à S21, rien n’interdit de « clarifier le langage », de « chercher les mots qui réparent, à portée de main et de l’autre ».

On songe instantanément à la cinématographie de Wong Kar-wai en ouvrant Le Sud : les sens, rien que les sens, et les corps désirants. Fin des années 1990 en Malaisie : deux garçons arpentent un verger. L’air est si chaud et sec qu’il brûle la gorge. Jay (17 ans) n’attend qu’une chose : que Chuan (19 ans) s’approche de lui et l’enlace enfin. Vœu exaucé, ce sera leur première fois à tous les deux, contre l’écorce rugueuse d’un arbre. Et ces mots : « Je veux être avec toi, dit-il. Pour toujours. »
Passé ce prologue tout aussi torride que romantique, Tash Aw revient en arrière, quand la famille de Jay a gagné le Sud pour passer les vacances d’hiver dans cette ferme (guère florissante) dont la mère a hérité et qu’un certain Fong administre, aidé à intervalles réguliers par son fils, Chuan. La première apparition de l’adolescent électrise totalement Jay : « Il était torse nu, dans un short trop grand pour lui, aux couleurs du FC Liverpool ; porté au-dessus de la taille, il révélait les saillies pointues des os de ses hanches. »
Il suffit de quelques jours pour que la fascination soit totale : Chuan et sa façon de fumer (Jay s’y met lui-même), sa façon opiniâtre de travailler aux champs (Jay l’y suit et propose ses maladroits services), Chuan et sa façon de siffler, de jurer en cantonais… Un peu fruste, un peu sauvage, le garçon de la campagne adopte toutefois très vite le garçon de la ville.
De virées en baignades, ils ne se quittent plus et l’idylle se noue le plus naturellement du monde. Ces deux-là semblent déjà savoir qu’on n’a qu’une vie. Chuan ne clame-til pas : « Tu vas finir vieillard, si tu attends encore. » Jay adopte son rythme : tambour battant. Tout est bon à contempler, caresser, embrasser, même une éraflure, une cicatrice. Et, pour l’auteur, la question n’est pas de comprendre pourquoi ça arrive mais comment ça arrive. Il veut tout voir. D’où cette manie inventive qu’il a de rejouer certaines scènes plusieurs fois, comme visionnant de nouveaux rushs, ou encore d’aller et venir entre la première et la troisième personne du singulier, multipliant ainsi les focales sur ses deux jeunes hédonistes.
On est très impressionné par le nombre de perceptions et de sensations que Tash Aw capture dans sa nasse, le tout sans une once de psychologie ; pas besoin : il suffit d’écouter leurs échanges à bâtons rompus, de surprendre leurs tressaillements, de nous laisser attendrir par les attentions qu’ils ont l’un pour l’autre (quand ils vont systématiquement se doucher avant de faire l’amour : « Je veux être propre pour toi »).
Mais se peut-il qu’un roman se déploie sans obstacle et sans drame ? songerez-vous. À vrai dire, c’est chez les adultes que se jouent les affres de l’existence. Les parents de Jay et le père de Chuan ont bien du mal avec le métier de vivre, mais on soupçonnerait presque Tash Aw de nous dresser leur portrait pour mieux faire saillir l’état de grâce que traversent les deux adolescents. Là encore, l’important n’est pas de savoir si ça va bien ou mal finir entre les deux amants. L’important, c’est d’aimer. Et de savoir le raconter.