Belinda Cannone, Ken Follett... Nos critiques littéraires de la semaine

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine.
LTD/DR

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Elle a quitté Marseille à l’âge de 18 ans après un chagrin d’amour et n’y est retournée qu’à l’occasion de l’inauguration du Mucem en 2013. Là, stupeur émerveillée : parce que le musée est résolument tourné vers la mer, il lui a semblé brusquement que Marseille était enfin méditerranéenne.
Lorsqu’elle accepte la commande qui lui est faite pour la collection Ma nuit au musée, Belinda Cannone fonce s’enfermer dans le splendide bloc de résille conçu par Rudy Ricciotti. Elle sait que cette mer qui lui fait face entre deux volutes bétonnées a tant à lui révéler. Mais quoi ? « Je cherche quelque chose qui est encore obscur et qui concerne le silence et l’absence d’où je viens – d’où j’ignorais venir à ce point. »
Belinda Cannone compose son récit à l’image de ce que fut cette nuit : une déambulation. Pour autant, on ne peut pas tout à fait dire que l’écrivaine musarde. Elle va plutôt à sauts et à gambades, laissant ses perceptions guider sa pensée. Lui revient en mémoire la dernière séquence d’America, America d’Elia Kazan, qui la fit pleurer : elle revoit le jeune Anatolien arriver en bateau à Ellis Island au terme d’un véritable périple. Cette nuit muséale est donc d’abord l’occasion pour elle de confier sa profonde fraternité pour les migrants, elle qui est issue d’une lignée venue de Sicile, passée par la Tunisie pour finalement s’établir en France.
Elle fait revivre (avec le peu qu’on lui a transmis) ses ancêtres, mais également la figure fondatrice du père, le silence inconsolable de la mère, « obstacle insurmontable à l’amour ». De là, l’écrivaine déboulonne avec grâce maints clichés sur l’identité, elle qui se dit « entièrement migrante, parfaitement française ».
Jamais elle n’aura eu la sensation d’appartenir à un pays ; parce que ses ancêtres vivent en elle, elle aura davantage cherché à s’« approprier » son pays (l’enracinement choisi se situera in fine dans le Cotentin). L’identité est plurielle, et elle s’invente.
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Venir d’une mer n’est cependant pas qu’un livre des origines. C’est également un livre d’exaltation. Comme dans S’émerveiller (2017), Belinda Cannone peint merveilleusement le mistral, le tissu agité ou soyeux de la mer, le ravissement de la contemplation. Seule (ou à peu près) dans l’immense musée, elle dit la « joyeuse mélancolie d’être en vie » quand « le temps est rond, complet et lent ».
Ce récit est un trésor qui ne cesse de surprendre, où l’on croise une guillotine et Villiers de L’Isle-Adam, les Renault 12 qui permettaient, l’été, de relier la France et le Maghreb, ainsi qu’un mystérieux jeune homme rencontré inopinément et dont on ne dira rien ici… Comme Belinda Cannone se plaît à le dire, on ne sait jamais ce que nous réserve le passé ; il en va de même de la nuit.

La littérature a les magies qu’on lui prête : quand il n’écrit pas des thrillers géopolitiques, le Britannique Ken Follett s’en sert pour remonter le temps. Après avoir exploré celui des cathédrales (Les Piliers de la Terre), puis l’Angleterre du haut Moyen Âge (Le Crépuscule et l’Aube), il nous emmène aux débuts du Néolithique pour nous conter l’invention de Stonehenge !
Un sacré défi : si ses reconstitutions précédentes s’adossaient à une documentation fournie dont il comblait les trous par l’imagination, là, il a dû faire l’inverse : s’appuyer sur de rares données pour créer le reste.
Le livre commence avec Seft, issu d’une rogue famille de tailleurs de silex, qui se rend dans un Stonehenge primitif où les tribus d’éleveurs et d’agriculteurs se retrouvent aux solstices et aux équinoxes, sous l’égide des prêtresses gardiennes du site. L’occasion de faire du trox et de lutter contre la consanguinité par des amours sans lendemain, mais pas seulement : grâce à leurs chants et à leurs cercles de bois associés à une astucieuse arithmétique, les prêtresses ont acquis le pouvoir crucial de décompter le temps… Quant à Follett, il garde celui de le faire passer très vite.
Cela tient à sa méthode : tout en retranscrivant, dans un style accessible, les tribulations d’une petite foule d’individus – Seft, qui s’installe par amour chez les éleveurs, sa belle-sœur Joia, qui devient prêtresse – il s’attache à ce que leurs péripéties couvrent tous les champs de la vie. Ethnologie : inféodées aux hommes chez les agriculteurs, les femmes vivent bien plus librement chez les éleveurs ou chez les chasseurs-cueilleurs des forêts.
Politique : Troon, chef des agriculteurs, décide de cultiver une trouée par laquelle leurs voisins font passer leur cheptel. Économie : comment les tribus diverses s’accommodent d’une sécheresse. Sciences et techniques : transformer les cercles de bois des prêtresses en cercles de pierre permettrait de pérenniser leur science, mais le moyen de transporter des rochers à travers la plaine reste à inventer…
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Cela reste du roman : les thèses sur la fonction calendaire de Stonehenge dont se sert Follett sont très discutées. Mais sa façon de changer des données scientifiques austères en fictions pleines de vie force à nouveau l’admiration : il n’est décidément pas un auteur de best-sellers comme les autres.