Émilie Lanez, Marina Garcés, Adam Rapp… Nos critiques littéraires de la semaine

Découvrez nos critiques littéraires de la semaine.
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Enquête fascinante sur les secrets de la vie d’Hervé Bazin et plaidoirie de sa mère, « Folcoche » plonge dans les tréfonds de l’âme humaine.
C’est un de ces téléfilms qui faisaient alors la fierté de l’ORTF, l’adaptation en 1970 pour le petit écran de ce classique instantané que fut Vipère au poing, vendu depuis sa parution en 1948 à plus de 5 millions d’exemplaires. C’est Alice Sapritch qui interprète le rôle principal, Folcoche, cette mère malfaisante qui ne sait qu’inventer pour tourmenter son propre fils surnommé Brasse-Bouillon.
Ce fils, revenu en quelque sorte de l’enfer du manque d’amour maternel, dont l’infortune fit la fortune, qui se vengea, devenu écrivain sous le nom d’Hervé Bazin (1911-1996). Justement, ce jour où le réalisateur Pierre Cardinal a posé ses caméras en gare de Segré (Maine-et-Loire), là même où se déroule une scène restée célèbre du roman, l’écrivain est là, en majesté. Avant de tourner, l’actrice principale s’attarde auprès de quelques femmes du pays. Leur conversation est longue et, lorsqu’elle s’achève, Alice Sapritch se rapproche de Bazin et lui lance un tonitruant « espèce de salaud ! » avant, sans plus d’explication, de tourner les talons.
Pourquoi la comédienne injuria-telle ainsi le romancier ? Elle n’en dira rien, mais c’est pour répondre à cette question qu’Émilie Lanez s’est lancée avec Folcoche dans une entreprise fascinante et quelque peu terrifiante de réparation (posthume) des torts. Vipère au poing se voulait autobiographique, il n’en était sans doute rien et le monstre, dans cette histoire, n’était peut-être pas celui que l’on croyait…
Pour mieux comprendre, il s’agit de savoir pourquoi, pendant près de vingt ans, du début des années 1930 à la fin des années 1940, la biographie de Jean Hervé-Bazin (le vrai nom du futur homme de lettres) demeure un mystère.
« À partir de l’année 1931, sa vie [celle de Bazin] hoquette de fugues en asiles, d’internements en évasions, de planques en lettres anonymes, de dénonciations en malversations. Un maelström demeuré totalement caché, ignoré de ses biographes et des universitaires. Un trou noir que j’ai reconstitué en étudiant les archives policières et judiciaires, grâce auxquelles je peux établir aujourd’hui la chronologie de ces dix-sept années, où le neveu de l’académicien, le fils de magistrat, le petit-fils de sénateur, le rejeton de l’illustre famille, le futur président de l’académie Goncourt et grand-croix de la Légion d’honneur fait la bringue, vole dans les chambres de bonne, trafique, revend, fabrique des faux papiers, collectionne les maîtresses – une vie de bamboche, de délinquance et de folie. »
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Incarcéré plus souvent qu’à son tour, quand il n’est pas interné, diagnostiqué par les psychiatres qui le suivent comme « mythomane, kleptomane et atteint de déséquilibre mental », Jean file un mauvais coton, avec comme seule constante le mépris, la haine, même, qu’il voue à ses parents et tout spécialement à sa mère. Il est vrai qu’il n’avait que 6 ans lorsque ceux-ci quittèrent leurs trois enfants pour s’établir dans la concession française de Shanghai et 10 à leur retour, après que, victime d’une otite mal soignée, il dut subir une trépanation.
Certainement que Paule Guilloteaux « Folcoche » n’était pas la femme avec l’instinct maternel le plus développé… mais le désert de l’amour est ce qui caractérise cette sorte d’héroïne mauriacienne. L’amour donc, qu’elle ne sut pas donner à ses propres enfants, celui qu’elle ne reçut pas elle-même de ses parents et celui dont son mariage, arrangé, fut toujours exempt.
Émilie Lanez démontre que parmi tous les mensonges, les forfaitures dont l’accabla son fils, le plus insupportable peut-être fut d’écrire ce roman inaugural et diffamatoire dans la seule perspective de pouvoir ainsi récupérer la part d’héritage dont il estimait avoir été spolié… Précisons qu’il n’est nul besoin d’être un lecteur fervent du « chef-d’œuvre » de Bazin pour goûter toute la substantifique moelle de ce Folcoche. Ce livre-là aussi est noir, enquête dans les tréfonds d’une âme malade.

La philosophe Marina Garcés redonne toute sa valeur à ce lien ancestral.
N’enterrez pas trop vite les promesses ! Elles pourraient nous sauver. Promettre ferait même de nous des rebelles, des punks. Oui, au-delà des mots, dire « je te promets » est un acte qui nous projette dans un futur… Et croire dans le lendemain est, reconnaissons-le, plus qu’audacieux aujourd’hui. Dans un court essai, la philosophe catalane Marina Garcés démontre avec talent l’importance de la promesse dans notre histoire et la foi qu’il faut continuer à lui témoigner.
Au fil des siècles, celle d’un monde meilleur lie l’Occident judéo-chrétien à Dieu. Mais pourquoi promet-il, ce Dieu, alors qu’il pourrait faire ? Pour instituer un lien avec son peuple et planifier le temps commun, explique la philosophe. Autres promesses fondatrices, celle de protection qui installe l’État quand celle d’une croissance infinie fait perdurer le capitalisme. Mais les trois déçoivent.
Non tenues, elles expliquent bien des maux de notre société. Nous reportons ces promesses trahies vers des objets de consommation, des marques. Pourquoi persister, alors ? Dans un monde de prédiction où nous demandons à des algorithmes de tout calculer, la promesse est une alternative, un acte de confiance, nous dit l’autrice. Elle permet de ne pas abandonner ce qui nous lie.
« La grande différence tient à ce que la promesse est la déclaration d’une volonté, tandis que la prédiction est issue d’un quelconque calcul. La promesse est une intention qui devient un engagement, tandis que la prédiction se présente comme une vision capable de traverser et d’agencer le chaos apparent des évènements. »
Et puis, si les promesses sont le « sang de l’histoire » et l’encre des tragédies, elles rythment surtout le temps de l’enfance et marquent nos premiers engagements. « Quiconque ne se serait jamais senti trahi ne s’est peut-être jamais senti engage », affirme Marina Garcés. « Disposons-nous d’un avenir si nous n’osons rien promettre ? » se demande-t-elle avant de conclure par la négative. Faite dans le présent, la promesse nous rend présents. Elle parle de l’avenir mais constitue une mémoire partagée. La promesse comme solution ? Une jolie perspective.

Dans son premier roman traduit en français, Adam Rapp tient la chronique d’une famille américaine confrontée à une noirceur polymorphe.
Voilà un roman que l’on entame le cœur inquiet et que l’on termine les mâchoires serrées. La chronique, sur soixante ans, d’une famille de la côte Est, les Larkin, que l’on dirait ordinaire si elle n’abritait en son sein un monstre en devenir. Certes, Adam Rapp n’est pas le premier Américain à nous rappeler combien d’horreurs grouillent sous la surface du quotidien – Stephen King a bâti son œuvre entière là-dessus. Mais son incarnation du mal, hâbleuse, sadique, et vêtue d’une chemise hawaïenne, s’imprimera profondément dans votre imaginaire.
C’est une question de traitement : s’il ne montre jamais le crime dans ses épanchements les plus sanglants, Adam Rapp excelle à nous la faire sentir sa présence, et ce dès le premier chapitre : en août 1951, Myra Lee, 13 ans, fille aînée des Larkin, lie connaissance avec un affriolant jeune homme plus âgé. Il se présente comme Mickey Mantle, joueur de baseball. Elle lui apprend qu’elle est l’aînée d’une famille de six enfants. « Ça fait beaucoup », commente le prétendu Mickey Mantle avant de la déposer chez elle. La nuit même, à quelque maison de là, une famille moins nombreuse est sauvagement assassinée…
Dès lors, le roman déroule une chaîne de chapitres séparés par d’amples ellipses qui nous permettent de suivre la famille sur le long terme à travers quelques-uns de ses membres, et de rendre compte de leurs rencontres avec le mal. Mal ordinaire, comme la tumeur qui dévorera l’un des personnages les plus attachants du roman. Mal familial, comme l’opposition entre Fiona, l’artiste bohème de la fratrie, et Lexy, sa sœur promise à la réussite.
Mal indicible, comme cette schizophrénie qui affectera le mari d’une des sœurs et se convertira en hallucinations restituées de manière remarquable. Ou mal assumé, comme ce rôdeur qui drague agressivement Myra Lee, devenue infirmière à Chicago, avant de lui envoyer une cigarette allumée à la figure. Et, plus important, mal en devenir : Alec Larkin, le frère, dont la carrière criminelle, commencée par de petits larcins, de petites démissions, et un gros traumatisme, glissera peu à peu vers une horreur capitale.
Tout cela vous semble par trop systématique ? Ce n’est pas le cas, et c’est bien le plus effrayant ! Adam Rapp ne repeint pas ses Larkin en noir : ils sont une famille aimante. Certes, la mère, Ava, était peut-être un peu trop raide, et, son mari, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, un peu trop silencieux. Mais chez eux, l’amour ne manque pas : Ava, la mère, garde près d’elle Joan, sa fille handicapée, Lexy subventionnera Fiona et Myra continuera, vaille que vaille, à soutenir Alec… Et la possibilité d’une rédemption est esquissée à la fin.
Mais ce roman nous montre aussi qu’avec ou sans amour on n’échappe pas aux ténèbres – attendu qu’elles sont partout, cachées derrière le visage d’un brave père de famille qui, après avoir recueilli un Alec en rupture de ban, se livre sur lui à un simulacre d’étranglement, ou dans les ruses ultérieures dudit Alec pour attirer des petits garçons chez lui… Car le mal est un cancer indissociable des organismes qu’il dévore, individus, familles ou sociétés, et qui se métastase comme tel. L’ignorer revient à marcher en aveugle au bord d’un précipice. Le savoir, c’est déjà laisser entrer l’ombre en soi. Faites votre choix !

Pour son entrée en littérature, Maïa Thiriet brouille les frontières. Sans Eden est sans doute un texte de genre – mais lequel ? Tout au long du livre, le lecteur hésite, redoute, croit débusquer… Roman fantastique, chronique tragi-comique de bobos confinés, thriller domestique, fable gothique ? La force même de ce huis clos entre un père et son fils en pleine pandémie réside dans la tension permanente qui tient à la fois du cauchemar et de la comédie.
Gabriel, séparé d’Eden – qu’il aime encore follement –, accepte de partir à la campagne se confiner avec Tom, leur jeune garçon. Eden, infirmière en réanimation, a loué la maison mais tarde à les rejoindre, réquisitionnée par l’urgence sanitaire. Père fantasque, Gabriel tente de prendre soin de son fils sans se laisser happer par ses démons. Entre séances de ménage, balades dans la forêt, apéros chez le voisin et courses à la supérette, le roman avance en équilibre aussi instable que son héros.
Souvent on rit, comme lorsque Gabriel, BlackBerry à bout de bras, cherche la 4G pour décrypter grâce à Google Images les instructions du propriétaire évoquant les « azalées » du jardin, le « crapaud » du salon ou le « dormant » de la porte ; puis on suffoque quand ce dernier commence à noter des déplacements d’objets, des grincements au grenier et une présence de fantômes.
Est-ce la paranoïa, la consommation d’herbe ou bien le surnaturel qui s’invite ? Va-ton lire finalement un drame père-fils façon Sukkwan Island de David Vann, une satire à la Gary Shteyngart sur les conséquences d’un confinement rural sur les psychés faibles, ou basculera-ton dans l’épouvante à la Stephen King ?
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Scénariste de formation, Maïa Thiriet sait nous tenir en haleine. Au-delà de la prouesse technique, elle explore la fragilité, la peur de perdre pied et la nécessité du récit pour ne pas sombrer. Ses dialogues claquent, ses images frappent et, de la morale d’un conte raconté au fils, elle tire une profession de foi pour une œuvre à venir, nul doute : « Dans la vie, on peut pas toujours s’empêcher de trembler. Mais on peut toujours inventer une histoire. »