Adélaïde de Clermont-Tonnerre, prix Renaudot 2025 : « J’ai voulu que Milady ait enfin une parole »

« Je voulais vivre » de Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Grasset, 480 pages, 24 euros.
LTD/Pascal Avenet /ABACA

« Je voulais vivre » de Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Grasset, 480 pages, 24 euros.
LTD/Pascal Avenet /ABACA
Elle est LA vénéneuse de la littérature, mais Adélaïde de Clermont-Tonnerre en fait une héroïne, quasi une égérie. Et la romancière démontre avec brio que, plutôt que de bannir les classiques pour effacer les féminicides de la littérature, mieux vaut redonner aux femmes le premier rôle : Milady qui tue l’innocente Constance, l’espionne qui use de ses charmes pour perdre la reine de France, la belle sans scrupule qui fait le malheur d’Athos… Dans Les Trois Mousquetaires, Dumas dévoile plus la noirceur et la sensualité de Milady que sa psyché.
Alors Adélaïde de Clermont-Tonnerre lui redonne une histoire, une voix, et nous offre une autre version de cette histoire… qui fait un bien fou ! C’est donc le récit de la petite Anne, orpheline victime, adolescente abusée et manipulée par des hommes, qui s’empoisonne de son désir de vengeance. Les injustices ponctuent la courte vie de celle qui meurt à 25 ans exécutée sans procès par dix hommes (dont son mari et son amant). Je voulais vivre est un roman de cape et d’épée féministe extrêmement réussi, aussi profond que -virevoltant.
LA TRIBUNE DIMANCHE – En vous lisant, on se sent coupable : comment a-ton pu laisser Dumas nous dicter cette vision horrible de Milady ?
Ce livre naît d’une honte et une indignation rétrospectives. Quand à 12 ans je lis ce texte, ce qui arrive à Milady me paraît parfaitement normal ! Dumas a en effet ce talent extraordinaire de nous emporter avec lui. C’est le plus beau roman d’amitié virile qui soit. Cela m’a pris trente ans pour me rendre compte que j’avais mal interprété l’histoire et pas vu ce qui était le plus évident, au milieu du livre [le féminicide].
Est-ce qu’il fallait une femme, forcément maléfique, pour souder l’amitié de ces hommes ?
C’est très juste. Dans Les Trois Mousquetaires, elle est une antagoniste : elle est celle qui permet de faire avancer l’intrigue, la plus grande ennemie. Elle est surtout un objet, une femme fatale, lue à travers le prisme du désir, des blessures sentimentales qu’elle inspire. J’ai voulu dépasser l’archétype de la plus grande méchante de la littérature française pour en faire une femme sujet, qu’elle ait enfin une parole, puisqu’il y a très peu de moments où on l’entend parler.
On se dit que Dumas ne lui a pas donné de psyché pour, peut-être, ne pas s’attacher à son personnage ?
Je pense qu’il est volontairement resté au seuil de cette femme. Dumas a un rapport très affectif avec ses personnages. Je raconte cette anecdote où Dumas fils entre dans le bureau de son père et le trouve en larmes sur son manuscrit. Quand il lui demande la raison de son chagrin, il répond : Porthos vient de mourir. S’il avait eu cette même relation d’affection avec Milady, s’il lui avait donné une enfance, une histoire, qu’il était entré au plus près d’elle, il n’aurait pas pu lui faire subir tout ce qu’il lui fait endurer.
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Dans votre roman, les personnages gagnent en complexité : d’Artagnan est un peu paumé, Athos, un violent torturé, Constance n’est pas si innocente et Rochefort, tellement humain…
J’ai voulu me glisser dans l’atelier d’écriture de Dumas, m’appuyer sur ses esquisses pour les développer. Rochefort est l’ennemi juré qui deviendra ami avec d’Artagnan. Il y avait donc cette possibilité de le déployer. Je trouvais important de montrer que tous les êtres sont plus complexes qu’ils n’en ont l’air. La littérature est un refuge d’humanité, un lieu où il y a encore la possibilité de la nuance.
On découvre une Milady extrêmement dévouée à son pays… qui ne le lui rend pas.
À partir du moment où je commence à regarder les faits, sans être sous l’emprise du plaisir fou que donne la lecture de Dumas, je me suis posé ces questions-là : est-ce qu’on peut qualifier les mousquetaires de patriotes à partir du moment où ils sont censés servir le roi et qu’ils vont contre son Premier ministre ? Ils aident la reine à avoir une relation amoureuse avec un des ennemis de la France ! Buckingham n’a en effet qu’une idée en tête : envoyer des troupes pour soutenir les protestants de La Rochelle qui veulent faire sécession. Si on s’en tient aux faits, Milady est au service de la couronne de France quand le rôle des mousquetaires est plus ambigu.
Qu’est-ce qui vous touche le plus chez elle ?
Son immense solitude. À chaque fois qu’elle pense avoir un appui, il la quitte ou la fragilise. Elle a un courage extraordinaire et un élan vital qui m’émeut. À partir du moment où elle est marquée au fer rouge, elle est condamnée. Pourtant, elle va essayer d’avoir une petite part de bonheur, de protéger son fils et de rendre justice aux siens. Je l’admire et rétrospectivement, même sans l’aimer, quand j’étais petite, j’aurais dû au minimum l’admirer. Elle est quand même, et il faut rendre cela à Dumas, l’un des premiers personnages féminins d’une incroyable force et d’une grande intelligence.
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Vous décrivez l’un des grands féminicides de la littérature, parce qu’elle est tuée… deux fois. Plutôt que supprimer des passages d’ouvrages, la meilleure façon de contrer la culture du féminicide n’est-elle pas d’écrire pour donner d’autres points de vue ?
Je garde un amour entier à ce texte et à Dumas. Tout ce qui était en germe dans Dumas, je le déploie. La plus jolie chose qu’on puisse me dire est « vous m’avez donné envie de le lire », mais de le lire avec cette idée que les choses ont changé et qu’on peut regarder une femme différemment. Je préfère cette idée d’aller éclairer différemment plutôt que de vouloir tout réécrire et tout saborder.
Légende couv livre :
« Je voulais vivre » de Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Grasset, 480 pages, 24 euros.