Olivier Adam, Quentin Zuttion, Olivier Cariguel... Nos critiques littéraires de la semaine

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 3 novembre 2025.
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D’Olivier Adam, on sait qu’il capte les infinies variations des relations humaines. Jusqu’ici, son regard d’entomologiste des sentiments scrutait l’amour et surtout le désamour. Dans Et toute la vie devant nous, il explore un nouveau terrain, celui de l’amitié, et transpose ses réconfortantes mélodies à la tierce, avec Paul (son alter ego récurrent), Sarah et Alex. On traverse quarante ans de vies mêlées, du pavillon de banlieue des années 1980 à la cinquantaine d’aujourd’hui. Un trio que l’on croit deviner, mais Adam connaît la chanson : « Ce truc à la Jules et Jim ou à la César et Rosalie », écrit-il, conscient du mythe qu’il rejoue pour mieux le moduler.
Depuis son salvateur détour par le roman noir (Il ne se passe jamais rien ici), il manie l’adresse directe au lecteur et compose ici un récitatif à deux voix, celles de Paul et de Sarah, en champ-contrechamp, chacun relisant les mêmes épisodes à la lumière du temps. « C’est drôle comme on se souvient des choses », note Sarah, tandis que Paul réécrit la scène. Le troisième, Alex, ne dit pas, ces silences donnant au roman son battement le plus profond.
Comme toujours chez Adam, l’intime et le social s’accordent. Enfants des Lisières, ces personnages grandissent avec leurs illusions, leurs fractures et la conscience d’un monde qui s’éloigne. Trois variations d’une vie possible selon le sexe, les origines, les désirs. Roman d’amitié mais aussi de génération, ce livre rejoue le film de ceux qui ont grandi avec Daho, Les Nuits fauves et The Cure, les jeans élimés et les rêves trop grands. Adam reste ce pointilliste du sentiment et ce portraitiste hors pair de l’adolescence. Son bleu délavé n’a rien perdu de sa lumière.

Qui ne s’est jamais retrouvé cassé en deux ? Voire en mille morceaux ? Quentin Zuttion – l’un des auteurs de BD les plus singuliers de sa génération – l’illustre à la lettre. Aux premières pages de Sage : un bras abandonné sur une chaise, une jambe esseulée sur le canapé, un buste échoué contre la fenêtre, si loin de sa tête. Celui qui prend la parole est un pantin vaincu et entièrement désarticulé : « Tu as peur. Tellement peur que tu ne peux plus sortir de chez toi. » Il en a parfaitement conscience, mais comment s’y prendre ? « Il faut recoller les morceaux. »
Tout a commencé par la sensation d’un « danger flou, sans objet, mais continu ». Des créatures se sont mises à lui apparaître, où qu’il aille, spectres diaphanes et fuselés, semblables aux Sylvidres que combattait Albator dans le dessin animé du même nom. Il faut préciser que Quentin sort d’une rupture après trois ans de vie commune avec Nicolas. Depuis, il boit seul, il chauffe des types sur des applis et ne donne plus signe de vie quand il les sent bouillants, il continue patiemment à donner des nouvelles à sa mère, laquelle tente de le persuader que sa rupture s’explique par le simple fait qu’en vérité, il est hétéro… Et il s’accroche à sa psy, garde-fou salutaire.
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Zuttion narre le gouffre qui l’a englouti et dont il ne s’est débrouillé qu’en se retournant, jaugeant son enfance et l’impensé que son corps lui ordonnait de retraverser pour enfin dépasser ses traumatismes. Lesquels ? Ceux d’un garçon insulté, louvoyant dans un climat homophobe. Comment ne pas céder à la haine de soi ? Comment bâtir une représentation de soi habitable ? En affrontant, sur le divan et dans la création.
Sage alterne le quotidien du spectre que Quentin est devenu (torpeur bleutée, comme s’il faisait perpétuellement nuit) et les réminiscences douloureuses que l’auteur a l’idée merveilleusement évidente de nimber d’un léger flou, celui de la mémoire. Vaillant, il exhume un passé à la fois aigu (parce qu’il y est question d’humiliations) mais refiltré par l’a posteriori. Zuttion a beau sonder ce qu’il est bien convenu d’appeler une dépression carabinée, son trait n’a – paradoxalement – jamais été aussi doux. Les corps écorchés et anguleux de Sous le lit (son premier album, 2016) laissent désormais affleurer galbes et contours gracieux. Plus crue par le passé, sa sensualité se fait ultra-touchante et son antihéros éminemment attendrissant.
Tout comme lui, on rêve que « les petits garçons sages retirent leur masque, cessent de se battre contre eux-mêmes… et s’autorisent à grandir ». Comment ne pas penser aux dernières pages à Dans ma chambre (1996) ou encore à Je sors ce soir (1997) de Guillaume Dustan : ces garçons-là sont décidément sans détour, sauf qu’avec eux, à la fin, il y a toujours un appel d’amour.

Dans les années 1950, Pierre Dac se moquait du Sâr Rabindranath Duval, faux mage indien joué en duo avec Francis Blanche. Le célèbre sketch tournait en dérision une célébrité d’avant-guerre : le fakir Birman. Ce personnage, incarné par divers comédiens grimés d’exotisme, prétendait lire l’avenir et maîtriser les astres. Il se produisait dans les cabarets parisiens et les salles de province. L’inventeur de cette « combine » est un hurluberlu qui avait flairé la naïveté de ses contemporains dans l’entre-deux-guerres, Charles Fossez (1901-1952).
L’historien Olivier Cariguel raconte sa vie et ses inventions absurdes mais rentables dans un livre dense, résultat d’une enquête fouillée. Passionné par son sujet, Cariguel utilise parfois la première personne du singulier pour partager avec le lecteur sa surprise lorsqu’il découvre les « carambouilles » de Charles Fossez, dont la trajectoire fut « rocambolesque ».
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Dès 1931, Fossez lance son « fakir », en profitant de l’essor de la publicité et de la presse. Cet « escroc » exerça d’autres activités : il fut journaliste, aurait inventé la rubrique horoscope dans les journaux, et tenu un salon de coiffure où il écoulait une lotion miracle favorisant la repousse des cheveux. Il créa une marque de lingerie et une gaine, Sveltine, qui « supprime les bourrelets ». Les ennuis arrivent en 1939 : l’imposteur est visé par de nombreuses dénonciations et défendu par un ténor du barreau, Maurice Garçon. Le fakir Birman s’éteint, mais ni le « fakirisme » ni la voyance ne disparaissent, grâce à d’autres mystificateurs.