Raphaël Sigal, écrivain et professeur : « J’ai hérité de la Shoah par le non-dit »

Pour son livre, Raphaël Sigal a créé le néologisme « Shoalzheimer », une contraction des mots Shoah et Alzheimer.
LTD/Laetitia d'Aboville

Pour son livre, Raphaël Sigal a créé le néologisme « Shoalzheimer », une contraction des mots Shoah et Alzheimer.
LTD/Laetitia d'Aboville
Treize ans d’écriture pour dire ce qui est tu. Dans Géographie de l’oubli, Raphaël Sigal explore deux formes d’amnésie : celle de la maladie et celle de l’Histoire. À partir du récit parcellaire de sa grand-mère, survivante de la Shoah et atteinte d’Alzheimer, il invente une langue de l’entre-deux. Cet objet littéraire non identifié se fait palimpseste. Rencontre.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Vous créez le néologisme « Shoalzheimer ». D’où vient cette « petite boîte atterrie sans prévenir dans [votre] dictionnaire » ?
RAPHAËL SIGAL — C’est un mot-valise composé de Shoah et Alzheimer. Il m’est venu assez tôt et a tout déverrouillé, car il dit bien la tension entre deux oublis : l’un voulu, celui de ma grand-mère qui a caché son histoire, et l’autre subi, celui de la maladie. Ce mot figure l’enchevêtrement entre mémoire et effacement. Il m’a aussi été inspiré par Hélène Cixous, qui m’a appris qu’un mot-valise peut créer un lieu d’écriture.
Treize ans pour l’écrire : pourquoi un si long processus ?
Parce que le texte a eu plusieurs vies. J’ai commencé à New York, où je faisais une thèse sur Antonin Artaud. J’étais bloqué dans l’écriture universitaire et j’ai eu besoin d’un autre espace. J’ai alors commencé à écrire une sorte d’autobiographie de ma grand-mère. Avec le recul, je comprends que je prenais symboliquement le relais de sa mémoire au moment où la sienne défaillait.
Le livre a connu de nombreuses versions. Il fallait trouver une forme juste, avec pudeur, sans effraction. Écrire cette histoire, c’est passer au-dessus de la génération de mes parents pour raconter ce qui ne nous a pas été transmis et y intégrer un texte qu’elle-même avait écrit.
Vous découvrez en effet sur son ordinateur un texte intitulé Ma vie, que vous reproduisez à la fin de votre livre…
Quand je l’ai trouvé, j’étais sidéré : j’écrivais son histoire à la première personne et je découvrais qu’elle le faisait aussi. Je l’ai lu très vite, puis glissé dans mon manuscrit comme un talisman. C’est un texte douloureux, traversé d’ellipses, où Hitler est le personnage central de l’histoire de mes grands-parents.
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À rebours de la non-fiction actuelle, vous avez choisi de ne pas enquêter. Vous écrivez : « Je me donne pour règle d’écrire sans archive, sans faire la part du fantasme et de la réalité, depuis une géographie de l’oubli. » Pourquoi ?
Je ne voulais pas aller contre son silence. J’ai grandi avec deux grands-mères qui ne parlaient pas. C’est ainsi que j’ai reçu la Shoah : par le non-dit. Aller chercher des archives aurait été une trahison. Mon enquête, c’était d’interroger ce silence, sans devenir celui qui sait. Je voulais rester le petit-fils, celui qui ausculte ce qui a été déposé en lui, volontairement, par elle.
Votre grand-mère apparaît comme un personnage fantomatique. On sait, jolie formule, qu’elle vous « aide à épaissir [votre] rapport au monde et aux autres », qu’elle vient de l’Est, qu’elle a écrit un conte érotique, et qu’elle a des chaussures rouges puis blanches… Pourquoi ce refus de lui donner corps ?
Au début, je ne voulais rien dire d’elle. Mais les premiers lecteurs avaient besoin de savoir qui elle était. Inconsciemment, j’activais une démarche d’empathie dans mon écriture, une empathie que les lecteurs projetaient sur le texte sans trouver d’objet où se fixer. En parlant de ce projet, j’ai vu à quel point il touchait quelque chose de fort autour de la transmission du silence. J’ai donc dessiné les contours d’une silhouette, sans en faire un personnage.
Vous citez trois piliers : Hélène Cixous, Georges Perec et Chantal Akerman. Que vous apportent-ils ?
Ce sont mes compagnons d’écriture. Ils savent mettre des mots et des images sur le non-dit, dire l’approximation, les cauchemars, les élans et des choses d’eux-mêmes qu’ils ne comprennent pas. Ils montrent que la littérature a une portée existentielle.
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Votre texte brouille les genres : ni roman, ni essai, ni autobiographie. Comment le qualifier ?
Aux États-Unis, on parle de « creative criticism », des formes hybrides entre théorie, autobiographie, poésie comme chez Maggie Nelson. C’est une écriture qui existait en France il y a un demi-siècle. Je pense à Edmond Jabès, à Roland Barthes et son Journal de deuil, à Espèces d’espaces de Perec ou au travail aujourd’hui de Neige Sinno. Pour moi, la forme doit naître du sujet.
Assumez-vous la dimension très poétique de votre texte ?
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Je lis peu de poésie contemporaine, mais j’aime les textes écrits sur un mode poétique. J’attache beaucoup d’importance à la typographie et, dans mon livre, à ce qu’est le blanc d’une page. C’est pour moi la manière la plus organique de faire de la littérature.