Philippe Labro, Jack Clark... Nos critiques littéraires de la semaine
Anna Cabana et Alexis Brocas

Notres sélection littéraire de la semaine.
LTD/DR
Anna Cabana et Alexis Brocas

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Eût-il été moins beau, moins successful dans sa vie de journaliste, moins délibérément épicurien, Philippe Labro aurait été tenu pour ce qu'il était avant tout : un merveilleux écrivain, fils de Hemingway, frère de Sagan, petit-neveu de Salinger. J'ai fait sa connaissance dans Quinze Ans, ce roman pénétrant sur l'arrachement à l'enfance, le déniaisement, la fascination pour l'expérience, le frémissement pour ce qui va advenir, la rêverie informulée, l'hésitation des sens, la quête d'absolu, le premier amour.

Souvenez-vous : un « nouveau » débarque dans la classe du narrateur au milieu du premier trimestre auquel très vite sa grâce vaut le statut de « prince » du lycée ; le narrateur réussit à devenir l'ami de cet Alexandre qui les subjugue tous et dont il découvre qu'il n'est qu'une pâle copie de sa sœur Anna, foudroyante de lumière, de fantasqueries irrésistibles et de sombres secrets. Et de grâce, bien sûr. Cette grâce dont Labro écrit : « On peut s'insurger contre elle. On peut la haïr ou tenter de la détruire, mais lorsqu'elle passe devant soi, on la reconnaît dans une sorte d'effarement muet, puisque, telle la révolution, elle dénude les insuffisances de notre propre nature. »
Les garçons ont 15 ans, Anna 17 ou 18 ; on est en 1950. C'est donc la fin de l'adolescence, cette tension gonflée d'attente et de besoin de passion. Mais justement : chez Labro cette attente n'est jamais retombée. Et c'est pour ça qu'il n'a jamais été un vieux schnock. Sa grâce - car il la repérait d'autant mieux chez les autres qu'il en était doté... - aura 15 ans pour toujours.
« Quinze ans », de Philippe Labro, est à retrouver chez Gallimard, 304 pages, 15,20 euros. Paru en 1993.
Il est des emplois ontologiquement romantiques. Comme taxi de nuit, profession dont le seul énoncé vous précipite dans un univers de romans noirs, de lumières jaunes, et d'aperçus sans lendemain sur les vies de clients plus ou moins débraillés. Pas étonnant que le métier ait ses films (le fameux Taxi Driver, le moins fameux Collatéral), ses hymnes (chez nous susurrés par Vanessa Paradis ou glapis par Téléphone), bref, sa mythologie...

L'Américain Jack Clark affiche trente ans de courses nocturnes au compteur. Il exerçait à Chicago, et l'on peut supposer que comme Eddie, son double de papier, il a vu la ville « s'enfoncer », les boulots partir « au Mexique ou Dieu sait où », les mauvais quartiers pourrir encore, et ses collègues servir de cibles aux délinquants. En tout cas il en a fait un livre, qu'il vendait à ses clients jusqu'à ce que la grande édition lui tombe dessus, et que le célébrissime réalisateur Quentin Tarantino élise ce Taxi de nuit comme son « roman préféré de l'année ».
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On le comprend : Jack Clark n'est pas Chateaubriand, mais son réalisme de première main fait merveille quand il nous décrit son Eddie, ethnologue des rues par la force des choses, tâchant de déjouer les mille et une arnaques visant sa profession et de repérer les clients à problèmes. Ce qui n'est pas toujours facile : « Deux gars en veste Chicago Bulls traînaient devant un arrêt de bus, à fumer des clopes et à jouer aux durs. Ils avaient plus l'air de gamins que d'hommes. »
« Peut-être que c'était juste deux fans de basket qui avaient fait le mur quand leurs mamans s'étaient endormies. Mais peut-être qu'ils faisaient partie d'un gang et qu'ils avaient des flingues cachés sous leur veste. J'étais trop vieux et trop blanc pour faire la différence. » Or « faire la différence » est crucial à Chicago, où l'on peut passer en deux coups de volant d'une rue huppée au sinistre quartier de Cabrini-Green, surpeuplé mais si dangereux que l'on n'y croise jamais personne, et qu'on y tire parfois à vue sur les quidams...
Tout cela débouche sur un beau roman d'atmosphère, une tranche de nuit chicagolaise cuisinée par un connaisseur truculent, et judicieusement innervée d'intrigues. Eddie sauve une jeune prostituée découverte la poitrine découpée. Eddie tâche d'en savoir plus sur le meurtre de Lenny, un de ses collègues les plus expérimentés. Eddie tente de joindre sa fille pas vue depuis des années. Eddie s'efforce de ne pas trop songer à l'époque où il avait un bon boulot et une famille.
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Eddie garde cependant la tête sur les épaules : contrairement au personnage joué par De Niro dans Taxi Driver, il n'est « l'ange » de personne... Mais il apparaît comme un bel ambassadeur du petit monde cabossé et insomniaque que le roman élève autour de lui, serveuses flirteuses et fatiguées, conducteurs immigrés étiquetés Pakistanais même quand ils viennent d'Algérie, nostalgiques du Chicago d'autrefois, amants amateurs de préliminaires sur banquette arrière, tous filant dans la nuit avec leurs désirs, leurs rêves, leurs combines, leur butin et leur âpre poésie...
« Taxi de nuit », de Jack Clark, traduit de l'anglais (États-Unis) par Samuel Sfez, Sonatine, 240 pages, 21 euros.
Anna Cabana et Alexis Brocas