Charif Majdalani, Eleonora Galasso, Andrée A. Michaud... Nos critiques littéraires de la semaine

Découvrez nos critiques littéraires de la semaine.
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Charif Majdalani peint un Liban pacifique et somptueux qui a disparu depuis la guerre civile de 1975.

Il y eut au Liban un âge d’or. Ce pays dans lequel il était bon de vivre et « dont on se demande avec étonnement aujourd’hui s’il a vraiment existé » a atteint entre 1945 et 1975 le sommet de l’opulence. La bourgeoisie riche y était insouciante. Les couples rivalisaient d’élégance, les cabarets et les clubs de Beyrouth étaient « les plus célèbres de tout l’Orient ». Belmondo, Aragon, Dalida y faisaient la fête. Zeffirelli montait Le Couronnement de Poppée, des espions et l’élite économique du Moyen-Orient se retrouvaient dans des bars. Né en 1960, Charif Majdalani baptise cette époque les « Trente Glorieuses » du Liban.
Dans un texte estampillé « roman » mais rédigé à la première personne, il raconte cette splendeur déchue à laquelle ses parents prirent part. Ce qu’il adorait, lui, enfant, c’était les livres. Le futur écrivain était émerveillé non par la mondanité mais par les épopées des rois et des empereurs. Il aimait Napoléon, Genséric, Athaulf : cette poésie des noms alliée à de longues phrases donne au texte une beauté et une couleur proustiennes. Majdalani note que sa fascination pour les royaumes lui servait de refuge.
Ces légendes dorées lui semblaient éternelles alors que bientôt le chaos déferlerait sur le Liban. Il entendait parler des tensions communautaires, de l’armement des « milices palestiniennes » alliées à l’OLP. De « grands désastres » arrivaient. Avec calme et élégance, l’écrivain déroule son histoire familiale et celle de son pays natal, qu’il habite toujours.
L’année de la guerre civile, 1975, est un tournant dans la vie de l’auteur comme dans le roman. Les tirs des milices chrétiennes et palestiniennes quadrillent Beyrouth, cible de bombar-dements incessants. Avec sa famille, Majdalani se réfugie dans la montagne. Les adultes jouent aux cartes tandis qu’à quelques kilomètres leur monde disparaît « dans les flammes ». On songe à ce moment-là non plus à Proust mais à Tchekhov, tant l’écrivain libanais décrit ces tableaux avec une douce gravité.
Eleonora Galasso raconte une amitié aussi extraordinaire qu’étouffante.

« J’ai décidé de traiter ce cancer comme un mauvais serveur au Flore : avec une indulgence polie et un mépris absolu. » Imaginez une petite cousine de Françoise Sagan, aussi parisienne, mutine et désinvolte. Voici Zoé. La tornade décrite par Eleonora Galasso dans La Vie selon Zoé.
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Dans ce premier roman, autobiographique, celle qui partage actuellement la scène avec Jean-Paul Rouve nous fait vivre une rencontre aussi fabuleuse qu’exténuante, une amitié immédiate et irrémédiable. « Elle ne marchait pas, elle franchissait. Elle n’écoutait pas, elle captait. Chaque conversation avec elle était un duel déguisé, un exercice d’équilibrisme entre l’enthousiasme et l’usure. »
Un beau portrait de cette quadragénaire spectaculaire que rien ne semble affecter détaille « ses grands airs de star de cinéma de l’âge d’or d’Hollywood déguisée en banquière de haut vol » et son rapport particulier au temps et aux autres. Zoé s’amuse de la vie mondaine parisienne. Elle qui est captivée par les « vrais riches » – ceux qui jettent les boîtes orange au liseré noir – cherche à « identifier les faux principes des uns et des autres ».
C’est un Paris snob, superficiel et un brin fantasmé qui sert de cadre à cette lente prise de pouvoir. Celle de Zoé sur la narratrice notamment à partir du moment où elle lui avoue avoir chopé « une saloperie ». Un cancer du pancréas. « Je t’en supplie, si un jour je commence à parler d’accepter la souffrance comme un cadeau, pousse-moi dans la Seine », prévient Zoé.
Eleonora, qui attend un enfant, tente d’aider son amie alors que cette dernière s’échappe, lui échappe et l’épuise. Parfois cette dernière aimerait même que cette amie envahissante disparaisse. « C’est curieux, la façon dont les fractures de l’autre révèlent les failles de notre propre édifice. »
On ne sait pas si Zoé nous agace ou nous fascine, mais on comprend pourquoi Eleonora Galasso a ressenti le besoin d’écrire, sous la forme d’un compte à rebours jusqu’au décès de son amie, l’histoire de cette fascination destructrice qui semble la hanter encore aujourd’hui.
La camaraderie, la famille, la société sont-ils des amalgames qu’un brin d’herbe peut faire imploser ? C’est la question posée par Andrée A. Michaud.

Un roman noir qui fait de la forêt l’épicentre inattendu d’une tragédie familiale et sociale en spirale. Baignades est un vertige. Mis en lumière, paradoxalement, par l’obscurité qui les avale, dans les confins d’une nature carnivore, les personnages viennent à nous à travers le choc qu’ils subissent : on n’a pas le temps de faire leur connaissance que déjà ils ne sont plus les mêmes, transformés par cet « enfer de noirceur et de moiteur ». Une forêt réelle et symbolique où se fissurent les équilibres de façade pour faire grouiller les monstres de la psyché.
Dans une écriture fourmillante et volcanique, l’écrivaine lance un trio dans un sous-bois qui en sait plus qu’eux : partis camper au lac aux Sables, ils voient ce paradis aquatique se muer en une boue mortifère. Parce qu’ils ont laissé Charlie, leur petite fille, se baigner nue, ce qui leur vaut des insultes de la part de Hank, le propriétaire du camping, tout bascule pour Max et Laurence.
En quelques minutes, le vernis de l’insouciance se fissure, faisant émerger désirs coupables et violences tapies : Max frappe un campeur venu prendre l’apéritif, qui a laissé échapper un regard équivoque sur Charlie. Croyant déjouer ces mauvaises ondes en levant le camp, ils se jettent dans la gueule du loup.
Les voici avalés dans un enchevêtrement d’arbres. Max n’en reviendra pas. Retenues prisonnières par Hank dans un camp au fond des bois, Charlie et Laurence se retrouvent aux prises d’une nuée d’hommes dévorés par leur attentisme, incapables, dans l’inertie contagieuse de l’effet de groupe, de faire corps pour parer la mégalomanie tyrannique d’un seul. Un chapelet d’alliances et de contre-alliances, de frustrations ponctuelles et de petites lâchetés qui, en s’additionnant, dégringolent jusqu’à une catastrophe exponentielle.
Le faux contraste offert par la promesse, dans la deuxième partie, de la douceur annoncée d’une réunion de famille, chez les parents de Laurence, ne fait que redoubler l’effet de terreur : d’un lac à l’autre, pas moins de trois meurtres sont commis presque comme un détail, issue inexorable aux rancœurs intimes.
La menace ne provient pas, ici, d’un mal extérieur, mais de nous-mêmes, du familier. En présentant à sa famille l’homme avec lequel elle vit depuis la mort de Max, qui faisait partie de la bande du camping partie pour les retrouver, Laurence rejoue à son insu le scénario précédent. Lançant, au sein de l’équilibre factice des choses, une grenade dégoupillée, elle fait office de révélateur d’une mécanique tragique qui ne cessera peut-être jamais de faire des petits – dans les bois, dans l’eau, dans nos cœurs obscurcis.
Astérix met le cap sur le Portugal. Une histoire loin des clichés signée Fabcaro.

Fabcaro est un malin. Pour son deuxième Astérix, accompagné par Didier Conrad au dessin, il hérite d’un exercice à haut risque : l’album de voyage. En effet, comme le veut l’implacable cahier des charges de ces aventures héritées de Goscinny et Uderzo – une fois en Gaule, une fois ailleurs –, le 41e album se déroule donc au Portugal. On pouvait craindre un festival de clichés, Fabcaro l’esquive habilement.
Du Portugal dépeint dans Astérix en Lusitanie, il retient la mélancolie nationale qui prend racine, rappelle l’album, dans Viriate, un chef de guerre trahi de la résistance lusitanienne au IIe siècle avant J.-C. Et de faire de la saudade un running gag où une chanteuse de fado peut décourager une armée et où un personnage peut « tout à coup, [avoir] envie de marcher sous la pluie avec un chien aveugle ».
Fabcaro a digéré l’exercice corseté de l’album patrimonial depuis L’Iris blanc, son premier Astérix il y a deux ans. Il livre ici un savant dosage entre passages obligés – morue, faïences et baffes gauloises dopées à la « poçao magique », jeux de mots efficaces (le prisonnier Mavubès à qui on sert un repas au son de « Mavubès, lentilles ! » ou ce passant gratifié d’un « Merci de nous avoir guidés, Gépéhès ») – et son univers un peu lunaire, fait de distanciation absurde et de pirouettes sémantiques qui ont fait sa patte depuis Zaï Zaï Zaï Zaï.
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On retrouve cette folie douce dans une improbable bataille où Asterixinho et Obélixinho catapultent des pasteis de nata sur « la crème de la légion », loin d’être composée de « tire-au-flan ». Fabcaro fait le job sans lourdeur, avec son art du pas de côté et cette ironie tendre qui, décidément, sied bien aux Gaulois.