Hélène Frédérick, Baptiste Pizzinat, Louis-Henri de La Rochefoucauld... Nos critiques littéraires de la semaine

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 24 novembre 2025.
LTD/DR

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 24 novembre 2025.
LTD/DR

A la fois à l’intérieur et à l’extérieur du texte, le correcteur flotte dans un entre-deux – la marge est sa maison. Quatrième roman d’Hélène Frédérick, Lézardes est une ode poétique et politique à un métier aussi exigeant qu’indispensable, bien qu’invisible. À son travail au cassetin, ce bureau dans les journaux parisiens où elle fait des « services », où se croisent « piétons » (correcteurs sous contrat) et « rouleurs » (pigistes). Un cri d’amour à l’argot des typographes, aux anacoluthes et morasses, aux doublons et bourdons, aux veuves et orphelines, d’autant plus nécessaire que ce travail crucial de révision, entre coupes budgétaires dans la presse et intelligence artificielle, est de plus en plus menacé.
Paradoxal, intangible, ce savoir-faire tout en finesse dont elle met à nu les arcanes, qui demande de la « souplesse dans la rigueur », l’est à maints égards. Car un texte, au fond, est bien corrigé quand la phrase navigue en un « cours d’eau » limpide – quand rien n’accroche, que le correcteur s’efface derrière elle après avoir œuvré dans l’inquiétude. Le secret pour bien vérifier les informations, ponctuer avec justesse, redresser les formules bancales, est, nous dit-elle, de « douter de ce que l’on croit savoir ».
De même que son père, au Québec, auscultait les moteurs de radios et télés, l’écrivaine, qui dit s’être fâchée avec les virgules avant de se réconcilier avec elles, se décrit en médecin des mots, passeuse précieuse entre journalistes et lecteurs.
Ce récit-métier se fait aussi enquête sur le compagnonnage des typographes avec les luttes anarchistes, les revendications syndicales, le courage politique, en évoquant de hautes figures : May Picqueray, correctrice au Canard enchaîné, qui dirigea, anima et corrigea Le Réfractaire de 1974 à 1983 ; l’écrivain québécois Réjean Ducharme (1941-2017), « l’en-dehors des en-dehors », qui fut aussi correcteur, et bien d’autres.
Correctrice autodidacte, écrivaine attendrie par les fautes d’orthographe, les anomalies qui font de la vie et des mots une aventure surréelle, Hélène Frédérick sautille entre le je et le tu, la femme de lettres et l’ouvrière. Entre ces identités fantômes, ces « lézardes » qui tracent des blancs à l’intérieur des textes mis en page, toboggans qui font ruisseler les phrases. « Tu te sens évoluer dans un poème », écrit-elle.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Les correcteurs, nous fait-elle comprendre, sont des vigies, peut-être les « dernières âmes sauvages d’Occident » : garants du sens, de la conscience – de la liberté de pensée. Dansant à l’orée des choses, au plus près du texte, après son écriture, avant sa lecture, ils habitent la « part marbrée du monde » (tel le « marbre », les articles qu’on ne publie pas), un monde potentiel, foisonnant. Ils rendent possibles, et ce livre les multiplie à loisir, les bifurcations délicieuses d’une page toujours à écrire.

Qui n’a jamais rêvé de se lever à la table familiale et, tel le héros meurtri du film Festen (1998), de régler son compte à quelque salaud jamais démasqué ? C’est le luxe cruel (mais jouissif) que se paie Baptiste Pizzinat. Car il faut bien se rendre à l’évidence : « Les ancêtres sont loin d’être toujours de qualité. » Le petit-fils entreprend ainsi d’écrire (après sa mort) qui était réellement sa grand-mère. Et autant dire que ça envoie du bois.
De qui parle-ton ? D’une Espagnole née sous la dictature de Miguel Primo de Rivera (1870-1930), épouse d’un homme dont elle fuit le lit, mère de quatre enfants qu’elle n’aime pas (pas plus que les Noirs, les Arabes, les voisins, les autres), ouvrière qui vote « pour des fascistes / en saignant des lapins » et remet « chaque fois [son] évasion au lendemain ». Une impuissante « retenue dans le grand livre / des migrations forcées / et de l’enfer machiste » qui en était à demander des conseils sur le suicide à son petit-fils… L’auteur en est conscient : « être soi-même est presque toujours / sociologiquement impossible ».
Oui : le coup des circonstances atténuantes… Sauf que « finies les insomnies transgénérationnelles / fini le scalpel qui hésite / à trancher dans le lard / de la mémoire obscène ». Pizzinat a choisi son camp. Le silence autour de mamie est irrespirable, il faut « enfoncer plus loin le couteau de la poésie » et se défendre de « l’odieux chantage des origines ». En somme : mettre le holà au sacro-saint et systématique respect des anciens. Et raconter combien la grand-mère « humiliée » fut « humiliante », inconsciente (sans doute) et piteuse (assurément) reproduction de la violence.
Alors oui, ce livre est un règlement de comptes en bonne et due forme, chose qui peut s’avérer calamiteuse et embarrassante en littérature. Comment Pizzinat se débrouille-til pour nous inspirer ce chapeau bas ? Au nombre de ses armes irrésistibles : l’humour ravageur et la grâce poétique. Dans un chapitre joliment insolent, il ose faire parler cette grand-mère depuis l’au-delà, laquelle se plaint de ne pas retrouver son père et de se faire enquiquiner à la place par un certain Guy Debord… Bien sûr, il y a de l’humeur, mais jamais le vinaigre moche du ressentiment. L’auteur est plus loin sur le chemin. Quel chemin ? Celui de la vérité nue. Intraitable donc, mais pas injuste.

Autrefois entièrement consacrée à la littérature étrangère, la collection « Pavillons » de l’éditeur Robert Laffont accueille désormais des auteurs français. Qui prétendrait que Louis-Henri de La Rochefoucauld ne le fut pas, lui qui partage avec François (1613-1680) auteur de Mémoires et de Maximes au XVIIe siècle, un peu de son arbre généalogique ?
Mais c’est du 16e que son descendant veut nous entretenir. Du 16e arrondissement, et plus particulièrement de quelques rues autour du jardin du Ranelagh, entre les stations La Muette et Ranelagh. Peu importe la précision, puisque de toute façon les personnages de ce roman sont suffisamment fortunés pour ne jamais prendre le métro.
L’un d’eux, Ivan Kamenov, est un écrivain qu’on jugerait chic et snob s’il n’était hanté par les morts violentes. La décennie des années 1990, celle de son enfance, en fut particulièrement prodigue. Ayrton Senna pulvérisé dans le virage de Tamburello à Imola (Italie) ; Pierre Bérégovoy suicidé au bord du canal de la Jonction, à Nevers (Nièvre), avec l’arme de son officier de sécurité ; François de Grossouvre dont la cervelle finit sur un plafond du palais de l’Élysée. Mais c’est surtout la mort d’Alexis Dubois, son copain de CE2, le 18 mai 1994, qui a le plus profondément marqué Ivan.
Ce jour-là, Alexis est abattu par son père en même temps que son frère et sa mère. Un beau carnage, connu sous le nom d’affaire Philippe Naigeon. C’est derrière les murs épais des maisons de la villa Vermeer, à l’abri des lourdes tentures, que le drame se déroula, à coups de fusil de chasse ramené tout exprès de la propriété de Sologne. Un fait divers dans les beaux quartiers est-il moins sordide ? Il explosa l’enfance d’Ivan qui, sur la pierre tombale de son ami, signa son pacte d’écrivain. Gageons que Louis-Henri de La Rochefoucauld n’est pas bien loin. La quarantaine venue, les hasards de la vie, des relations sociales et amoureuses conduiront Kamenov à remonter à la source de cette histoire et à ces victimes collatérales comme Albane, à laquelle il va bientôt arrimer sa dérive et son désir.
À lire également
Roman du surplace, de la remémoration et des temps morts (ceux de la vie comme ceux du roman), L’Amour moderne, récemment couronné par le prix Interallié, tangente parfois l’immorale légèreté d’une pièce de Sacha Guitry. Mais, pour son onzième livre, Louis-Henri de La Rochefoucauld a délibérément hissé le pavillon noir.