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« Sans âme ni conscience », le nouveau thriller de Michael Connelly : un démon dans la machine ?

Photo de Alexis Brocas

Alexis Brocas

Publié le 25 février 2026 à 10:00

« Sans âme ni conscience », Michael Connelly, traduit de l’anglais (États-Unis) par Robert Pépin, Calmann-Lévy, 460 pages, 22,90 euros.

« Sans âme ni conscience », Michael Connelly, traduit de l’anglais (États-Unis) par Robert Pépin, Calmann-Lévy, 460 pages, 22,90 euros.

LTD/Ryan Pfluger/The New York Times/REDUX/REA

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N145 ● 12 juillet 2026

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Quand Michael Connelly, spécialiste du thriller judiciaire, s’intéresse à une intelligence artificielle parlante soupçonnée d’avoir transformé un de ses jeunes utilisateurs en assassin, cela ne produit pas des bugs mais des étincelles.

Vedette du thriller judiciaire et du polar procédural, l’Américain Michael Connelly, 69 ans, est un garçon scrupuleux : qu’il raconte les enquêtes de son célèbre flic, Harry Bosch, ou les procès de son non moins fameux « avocat à la Lincoln », Mickey Haller, il ne triche pas avec la réalité. Et pourquoi le ferait-il, quand son succès provient justement de sa capacité à inventer des affaires policières ou judiciaires crédibles, en respectant à la lettre les subtilités du droit américain, qu’il maîtrise assez pour en tirer des effets de suspense sophistiqué ? Ses romans hyperréalistes et néanmoins prodigieusement divertissants ont fait de lui une référence : quand le grand Stephen King a délaissé le fantastique pour se lancer dans l’écriture de thriller, c’était avec la prose de Connelly comme horizon.

Comme, en plus, l’homme est productif (vingt-cinq romans pour sa série Harry Bosch, huit pour Mickey Haller, et une foule d’autres), ses livres sont généralement reçus comme des produits de saison, dont on vantera la consistance ferme qui leur donne leur bon goût de réalité. Sauf quand son inspiration l’amène à appliquer sa minutie aux grandes obsessions de notre temps. Là, alors, ses textes prennent une autre dimension. C’est le cas de l’excellent Sans âme ni conscience. Un titre bien choisi, puisque le roman va traiter d’intelligence artificielle – ou plutôt des « chatbots », ces programmes conversationnels qui, loin de penser vraiment, agrègent des éléments de discours selon des algorithmes statistiques, ceci assez adroitement pour nous donner l’illusion de parler à quelqu’un.

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Le chatbot qui nous occupe s’appelle Clair, et il est soupçonné d’avoir poussé le jeune Aaron Colton, 17 ans, à flinguer sa petite copine, Rebecca, pour la punir d’avoir rompu. Ce qui ne fait pas les affaires de son entreprise mère, Tidalwaiv, qui se prépare à une de ces méga-fusions comme la Silicon Valley en raffole. Et qui est donc prête à verser des millions aux plaignants – la mère de la pauvre Becca, bientôt rejointe par les parents de son assassin – pour que le procès n’aboutisse pas. Ou à utiliser les moyens les plus retors pour le gagner ou le saborder.

Haller face à l’intelligence artificielle

Seulement, aux côtés des plaignants, il y a Mickey Haller, génie des prétoires et spécialiste de la réplique qui tue, soutenu par une équipe hypercompétente, augmentée d’une vieille connaissance des lecteurs de Connelly, le journaliste Jack McAvoy. Michael qui doit, par ailleurs, héberger son ex-femme, la district attorney Maggie « McFierce » à la suite de l’incendie de sa maison (Connelly est un auteur concret : quand il dit que la Californie brûle, ce n’est pas une métaphore). Et pour simplifier les choses, une vieille affaire pénale lui revient comme un boomerang – portant sur un père condamné pour avoir brutalisé sa petite fille, laquelle, devenue grande, voudrait l’innocenter.

Mais mener deux affaires de front ne fait pas plus peur à Haller qu’à son inventeur. Et c’est un plaisir de constater à nouveau les talents de Connelly, version prétoire. Quand il décrypte les complexes stratégies qui président au choix du jury, où les avocats cherchent à garder les jurés supposément favorables et à récuser les autres. Ou quand il montre Haller laissant courir sa langue après une objection de la partie adverse sans donner au juge le temps de statuer, récoltant ainsi un outrage à magistrat. Haller, qui connaît sur le bout des doigts la dramaturgie judiciaire et n’hésite jamais à jouer avec ses limites, ou à bousculer l’ordre du jour – parfois en escamotant ses propres témoins.

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Qui sait qu’un procès se joue aussi en dehors du tribunal – et se le voit rappeler lorsqu’on cambriole son bureau, ou que l’on tente de piéger les siens… Et tout en exposant clairement, au travers de son Mozart des prétoires, les arcanes d’un procès civil à l’américaine où des dizaines de millions sont en jeu, Connelly se lance dans une entreprise de démystification des robots conversationnels.

Ces chatbots qui murmurent à l’oreille des ados

Par la voix d’une « éthicienne » chargée de cadrer les algorithmes au moyen de garde-fous, il nous rappelle que ces modèles de langage, formés sur des milliards de conversations, reproduisent « tous les préjugés et inexactitudes contenus dans ces données de formation » – ce que les ingénieurs résument par l’expression « garbage in, garbage out ». Par le témoignage d’une psy, il souligne que ces « assistants IA » sont d’absolus béni-oui-oui configurés pour conforter leur utilisateur dans ses opinions afin de le garder captif (« Avec un chatbot, vous avez une entité qui donne sans arrêt de l’approbation, ce qui peut-être très addictif »).

Qu’ils y associent des techniques fondées sur l’ASMR (« réponse autonome des méridiens sensoriels », soit la faculté de certains bruits ou stimuli visuels à susciter des sensations agréables). Que les ados de la génération numérique y sont d’autant plus vulnérables qu’ils peuvent souvent donner à leur robot conversationnel le visage de leur vedette préférée – comme le jeune assassin l’a fait. Et tout cela débouche sur de nouvelles questions juridiques étonnantes (citera-t-on un jour un chatbot à comparaître ?).

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Ces points techniques pourraient transformer ce roman en pensum si Connelly ne leur appliquait le même traitement qu’à ses points juridiques : il les fait vivre en fiction. La question de la nature composite des discours des chatbots devient tout à coup concrète, lorsqu’on lit les dialogues de l’algorithme et de son jeune utilisateur assassin – qui empruntent aux paroles du rock ténébreux des années 1970, au Roméo et Juliette de Shakespeare, et à des discours plus pernicieux et bien d’époque que nous ne dévoilerons pas ici. Ajoutons qu’il ne s’agit pas de spéculation : Connelly s’est inspiré d’une affaire bien réelle (le suicide de Sewell Setzer Jr, 14 ans, sous l’influence supposée d’un chatbot auquel il avait donné le visage d’une héroïne de la série Game of Thrones)… 

Sans être un brûlot anti-ChatGPT, son roman fournira bien des arguments à ceux qui voient dans l’IA une technologie potentiellement dangereuse, que l’on n’aurait jamais dû mettre dans les mains du public. Surtout quand il a 17 ans, un ego fragile et des problèmes de cœur. 

Sans âme ni conscience, un roman de Michael Connelly, traduit de l’anglais (États-Unis) par Robert Pépin, Calmann-Lévy, 460 pages, 22,90 euros.

Alexis Brocas

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