« La durée de validité d’un savoir se compte parfois en mois » : comment l’IA bouleverse les diplômes

Remise des diplômes sur le campus Aivancity.
Aivancity

Remise des diplômes sur le campus Aivancity.
Aivancity
La phrase, lancée le mois dernier par John B. King, chancelier de la State University of New York (SUNY) et ancien secrétaire à l’Éducation, ne concerne pas (encore) la France, mais elle sonne comme un avertissement. « Nous devrions nous excuser. Trop d’étudiants obtiennent un diplôme qui n’a pas de valeur significative sur le marché du travail. »
Autour de lui, dans le cadre d’un débat organisé par le « New York Times », six autres responsables d’universités prestigieuses - dont Stanford, Dartmouth et Johns Hopkins - y expliquaient comment ils préparent leurs étudiants au futur. Un futur sous intelligence artificielle, dans lequel une génération d’étudiants se demande, pour la première fois, si son travail sera occupé par un robot.
Une chose est acquise : l’IA accélère profondément l’obsolescence des compétences et fragilise les trajectoires d’entrée sur le marché du travail. « Les entreprises attendent désormais des juniors capables de collaborer avec l’IA, d’en comprendre les limites, de superviser ses résultats et d’en assumer la responsabilité, observe Tawhid Chtioui, fondateur de la première école française dédiée au domaine, Aivancity. Ceux qui savent “faire avec” l’IA progressent plus vite que ceux qui savent seulement “faire sans”. »
Cette transformation ne passe pas uniquement par des compétences techniques. Pour François Stephan, directeur de l’école d’ingénieurs ECE et responsable IA du groupe Omnes Education, « les employeurs valorisent aujourd’hui deux volets de compétences : la capacité à utiliser ou apprendre à utiliser les outils d’IA propres au métier, et la capacité à déployer des compétences que les IA ne savent pas mettre en œuvre : écoute, esprit critique, créativité, travail en équipe, empathie ».
Ce nouveau contexte interroge frontalement la promesse du diplôme et oblige l’enseignement supérieur à se transformer. Dans un rapport publié en novembre dernier, la Cour des comptes alerte sur l’émergence d’un « mur de la formation » en intelligence artificielle, appelant à transformer l’ensemble des filières pour les rendre compatibles avec l’impact de l’IA sur les métiers. « Toutes les disciplines doivent intégrer l’IA : médecine, architecture, design, ingénierie… Cela devrait devenir une norme. Les programmes universitaires n’ont pas encore suffisamment progressé sur ce point », insiste Tawhid Chtioui.
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Certains établissements ont pourtant déjà pris de l’avance, à l’image de l’Université Paris Sciences et Lettres (PSL). La matière irrigue la quasi-totalité des cursus (voir encadré). « L’objectif est double : former des spécialistes de l’IA, mais aussi développer des formations ''IA + X'' », reposant sur une double compétence », résume Isabelle Ryl, directrice de la Paris School of AI. Cette stratégie a été rendue possible par les financements de l’État, via France 2030, complétés par des investissements propres de l’université.
Dans les écoles de journalisme, très connectées au marché de l’emploi, « l’adaptation de l’appareil de formation est en cours », assure Pascal Guénée, directeur de l’IPJ Paris-Dauphine et président du forum mondial des écoles de journalisme (WJEC). « La mise en place de modules consacrés à l’IA est généralisée depuis trois ou quatre ans. L’IA comme outil de journalisme augmenté est désormais une réalité, mais les fondamentaux du métier ne changent pas. »
À Skema, école de management présente sur dix campus dans le monde, l’IA est présente dans l’intégralité des programmes depuis près de cinq ans. « Dès 2020, nous observions comment l’exploitation des données transformait les pratiques des entreprises », explique Patrice Houdayer, vice-président exécutif. En finance, les étudiants travaillent sur des stratégies d’investissement reposant sur des moteurs d’IA ; en ressources humaines, sur l’analyse des biais éthiques ; en marketing, sur la comparaison critique de contenus générés avec et sans IA. De sorte que « ceux qui ont réellement mis les mains dans le moteur décrochent aujourd’hui des postes face à des diplômés de grandes écoles parisiennes ».
La transformation est tout aussi rapide dans l’ingénierie. « Chez Dassault ou Airbus, nos étudiants ne travaillent plus du tout comme il y a cinq ans : l’IA générative explose », souligne Anne-Ségolène Abscheidt, directrice de l’IPSA, école d’ingénieurs en aéronautique et spatial du groupe Ionis. Pour les écoles, « l’enjeu est de nous transformer pour anticiper les besoins à venir ».
À Sciences Po Lille, l’IA est intégrée dès le premier cycle via un bloc de culture scientifique et écologique, puis mobilisée en master dans des usages professionnels. « Nous formons des personnes qui seront confrontées à des situations qui ne sont pas scriptées à l’avance », expose son directeur Étienne Peyrat, qui met en avant le potentiel des doubles formations, comme celle existant avec Centrale Lille.
L’idée d’une « fin des diplômes » revient régulièrement dans le débat public, mais elle est largement contestée. Pour François Stephan, « le diplôme reste un sésame, mais plus un parchemin garantissant une carrière à vie ». Tawhid Chtioui parle, lui, d’une « rupture historique » : « Pendant des décennies, un diplôme valait pour 30 ou 40 ans. Aujourd’hui, la durée de validité réelle d’un savoir technique se compte parfois en mois. » D’où le choix d’Aivancity de considérer le diplôme comme « un contrat dans le temps ». Assorti d’une garantie de mise à jour pour ses alumni.
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Des cursus transfigurés par l’apparition de l’IA. Aivancity, première école française dédiée à l’IA, propose un Programme Grande École conférant le grade de master, un Bachelor en IA appliquée, plusieurs Masters of Science (MSc) et une offre de formation continue. Des projets concrets sont menés au sein d’une « clinique de l’IA ». L’école d’ingénieurs ECE (Omnes) ouvrira un Bachelor Intelligence Artificielle à la rentrée 2026. À l’IPSA (Ionis), l’IA est devenue une compétence transverse dès la deuxième et la troisième années, accompagnée d’une refonte des majeures et de nouveaux MSc, par exemple autour de la data spatiale. À l’Université Paris Cité, le projet DigiHealth prévoit l’introduction progressive de modules de santé numérique dès le premier cycle et le développement de masters spécialisés en e-santé et intelligence artificielle. À horizon 2028, plus de 12.000 étudiants en santé devraient avoir été formés. L’Université PSL propose, outre son Bachelor en IA, plusieurs diplômes à double compétence : CPES en sciences des données, arts et culture ; double licence « IA et sciences des organisations » ; et masters « IA et société » et « Humanités numériques ».