Avec « L’Agent secret », primé à Cannes, le cinéaste brésilien Kleber Mendonça Filho livre bien plus qu’un thriller politique. Brillantissime.
Les règles sont faites pour être contournées. C’est du moins ce qu’a dû se dire en mai au Festival de Cannes le jury présidé par Juliette Binoche quand il a décerné deux prix et non un seul, comme il se doit, au film de Kleber Mendonça Filho L’Agent secret : le prix de la mise en scène et le prix d’interprétation masculine à Wagner Moura. Deux récompenses absolument méritées pour ce film qui a séduit les festivaliers et se retrouve très souvent cité en cette fin d’année dans ces « Top 10 » annuels dont les cinéphiles, entre autres, raffolent.
Nous sommes dans le Brésil des années 1970, celles de la dictature militaire, à Recife, dans cette région du Nordeste dont le cinéaste est originaire. Ce sont en premier lieu ses propres souvenirs d’enfance qu’il convoque. Il nous met ensuite sur la piste d’un professeur d’université traqué par des tueurs à gages pour avoir simplement tenu tête à un industriel véreux…
À partir de ce point de départ somme toute banal, mais dont Hitchcock aurait pu lui aussi s’emparer comme d’un merveilleux prétexte, le film tisse habilement sa toile autour de Marcelo, le nom d’emprunt d’Armando, placé sous protection et qu’incarne à la perfection l’exceptionnel acteur qu’est Wagner Moura. Dans ce pays sous surveillance permanente, tout fait signe, tout est inquiétude et questionnement angoissé : un bizarre chat à deux têtes, les cicatrices d’un vétéran, un masque de carnaval aussi bien que le son d’une pellicule de cinéma qui touche à sa fin ou des trombes d’eau que l’on déverse sur le pare-brise d’une voiture. Sans oublier une jambe recrachée par un requin.
Le tout avec une attention extrême portée aux couleurs, à l’image d’une voiture jaune citron qui déboule dès la première scène du film dans un paysage de sable brûlé par le soleil. L’Agent secret pourrait en rester là : un brillant exercice de style, un film de genre aux multiples références cinématographiques et à l’esthétique travaillée. Mais c’est compter sans l’intelligence profonde de son réalisateur, seul aux commandes du scénario.
Dépassant le trop classique thriller politique paranoïaque, L’Agent secret s’affirme tout autant comme une ode merveilleuse à la vie et à la résistance. Avec ses moments de fête, ses instants de carnaval, ses soirées clandestines entre camarades et copains, ses intermèdes amoureux et ses parenthèses musicales. La vie palpite alors plus que jamais et le film en capte la moindre manifestation.
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Fort de cette incroyable vitalité, le cinéaste avance une troisième dimension, celle d’une très belle réflexion sur un passé qui passe trop facilement, sur cette dictature que certains voudraient oublier bien vite, sur une amnistie qui ressemble trop à une amnésie. Parce que le film de Kleber Mendonça Filho rassemble tous ces propos singuliers, il touche assurément à l’universel et proclame une foi infinie dans la capacité du cinéma à faire revivre ce qui n’est plus. Magistral.
ℹ️ L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, avec Wagner Moura, Gabriel Leone, Maria Fernanda Cândido, Carlos Francisco, Udo Kier. 2h39. Sortie mercredi. (5⭐/5).
Le Chant des forêts (4⭐/5) Après le césarisé La Panthère des neiges en 2022, Vincent Munier revient sur grand écran sans sa coréalisatrice Marie Amiguet, et surtout sans l’envahissant Sylvain Tesson. Le propos se fait alors en apparence plus modeste, sans le suspense de la traque, mais c’est pour mieux nous toucher au bout du compte avec un propos intime et familial. Le cinéaste déploie un récit à la première personne, véritable dialogue entre une nature qu’il filme merveilleusement, son père naturaliste qui lui a offert son premier appareil photo à 12 ans, et son jeune fils attiré tout autant que lui par le spectacle naturel. Ainsi va Le Chant des forêts, entre transmission humaine sans niaiserie et observation muette et patiente des arbres qui ploient sous la neige ou des cerfs et des renards livrés à eux-mêmes. Comme un opéra magique. Le Chant des forêts,de Vincent Munier. 1h36. Sortie mercredi.