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La Tribune DimancheDans le monde

L’Amérique et l’Europe. La chronique de Douglas Kennedy

Photo de La Tribune Dimanche - Rédaction

Traduction Julie Sibony

Publié le 25 mai 2026 à 16:10

Découvrez la chronique de Douglas Kennedy.

Découvrez la chronique de Douglas Kennedy.

LTD/Fabien Clairefond

La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Chaque mois, notre chroniqueur nous livre son regard sur les États-Unis et, au-delà de leurs frontières, sur le monde.

Il est rare qu’on ait des souvenirs dès l’âge de dix-huit mois, c’est donc à mon défunt père que je dois le récit de l’anecdote suivante : par un dimanche après-midi du début de l’été 1956, un voisin de notre immeuble, situé à Manhattan, à l’angle de la 19e Rue et de la 2e Avenue, avait invité mon père à venir regarder un match de base-ball sur cette nouvelle invention dernier cri qu’on appelait une télévision. Le voisin en question était conservateur adjoint au Museum of Modern Art (MoMA), et quand mon père lui expliqua qu’il devait garder son jeune fils parce que son épouse était partie rendre visite à ses parents, celui-ci répondit qu’il n’avait qu’à venir avec l’enfant.

Voilà comment le bébé que j’étais se retrouva dans un salon enfumé, au milieu de neuf copains en train de boire de la bière.

« Je peux vous le prendre deux minutes ? » demanda Willem de Kooning.

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D’après mon père, de Kooning me fit sauter sur ses genoux avant de me passer à Robert Motherwell, qui à son tour me transmit à Robert Rauschenberg, puis finalement à Jackson Pollock. Lequel finit par déclarer : « Je déteste les mioches », et me rendit à mon père.

Quand ce dernier me raconta cet épisode près de quarante ans plus tard, il me vint à l’esprit que c’était un incroyable instantané du New York des années 1950. Pour la première fois dans l’histoire de l’art américain, un langage entièrement nouveau – l’expressionnisme abstrait, dont les artistes susmentionnés comptaient parmi les pionniers visionnaires – était en train de voir le jour aux États-Unis, à une époque où la vie artistique américaine restait encore dans l’ombre de l’Europe.

De fait, l’Europe était omniprésente dans l’Amérique de l’après-guerre. Ce n’était pas seulement que le buraliste de ma rue avait un numéro tatoué sur le bras (ce qui fut l’occasion pour moi, à l’âge de dix ans, de découvrir l’existence d’Auschwitz), ni le fait que, dans certains coins de New York comme Little Italy ou le quartier allemand de Yorkville, l’anglais n’était pas la langue dominante, mais plutôt la façon dont le Vieux Continent nous intimidait sur le plan culturel.

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Imaginez-vous que, jusqu’à la nomination de Leonard Bernstein au poste de directeur musical de l’Orchestre philharmonique de New York en 1957, aucun chef d’orchestre américain n’avait jamais dirigé une formation américaine. Même si le cool jazz, le cinéma d’avant-garde et les auteurs de la Beat Generation étaient les premiers signes d’une confiance culturelle fraîchement acquise, nous restions fascinés par la Nouvelle Vague française, par les sombres explorations existentialistes du vide spirituel chez Bergman, ou par Boulez, Stockhausen et Berio qui redéfinissaient les frontières du modernisme musical.

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Ce qui ne veut pas dire que nous n’étions pas fiers de John Cassavetes, Robert Altman, Mark Rothko, Barnett Newman, John Coltrane, Thelonious Monk, Toni Morrison ou Edward Albee (pour ne citer qu’une fraction des grands artistes américains de l’après-guerre). Mais l’Europe nous en imposait, tel un vieil oncle plus expérimenté, plus sage, moins frénétique, qui regardait notre agitation mercantile, notre fascination pour l’argent et notre optimisme acharné comme des traits grossiers et manquant de subtilité, mais porteurs de toute l’audace novatrice d’une jeune superpuissance.

Et puis c’était la guerre froide, avec la division brutale de l’Europe, les régimes totalitaires dans les pays du bloc de l’Est et la place géopolitique centrale des États-Unis au sein de l’OTAN. La grande majorité des Américains – même ceux qui vivaient loin des États progressistes des deux côtes – considéraient que nous avions auprès de notre famille ancestrale en Europe le rôle d’un petit frère protecteur. À ce titre, la chute du mur de Berlin en 1989 fut, pour ma génération et les précédentes, un événement profondément marquant.

L’Europe nous en imposait, tel un vieil oncle plus expérimenté, plus sage, moins frénétique, qui regardait notre agitation mercantile, notre fascination pour l’argent et notre optimisme acharné comme des traits grossiers

Mais c’était il y a 37 ans… bien avant l’essor du trumpisme et de ses équivalents à travers le monde. Par ailleurs, l’isolationnisme a toujours été une des clés de la politique étrangère américaine, bien qu’il ait volé en éclats avec le fiasco de la guerre du Vietnam et la manière dont elle a divisé le pays à l’époque et sous-tend encore un si grand nombre des fractures qui déchirent la société américaine aujourd’hui. Avant cela, l’Amérique avait hésité à s’engager dans la Seconde Guerre mondiale… jusqu’à ce que l’hégémonie grandissante d’Hitler (et l’attaque japonaise sur Pearl Harbor) ne forcent la main de Roosevelt. Un tiers de siècle après sa mort, Ronald Reagan, farouchement anticommuniste, se jurait de mettre à bas le système soviétique et lançait une course à l’armement qui vida les caisses de Moscou, tout en renforçant l’idée persistante d’une Amérique garante de la liberté européenne.

Pourtant, dès le début de son premier mandat en 2016, Trump a fait savoir que l’Europe ne pourrait plus compter sur l’Amérique pour assurer ses arrières. Comme l’a souligné dans un de ses articles Giuseppe Spatafora, chercheur à l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne, le président américain, dès les débuts de son deuxième mandat, « a exacerbé les craintes concernant l’avenir de la relation transatlantique à un niveau inédit ». L’expert écrit que durant la campagne électorale de 2024, « Trump a accentué cette menace en affirmant qu’il ne protégerait pas les alliés européens qui n’investissent pas assez dans leur propre défense ». Selon lui, Sumantra Maitra, l’un des conseillers de Trump, a proposé le modèle d’une OTAN « dormante », dans laquelle « l’engagement américain envers l’Europe serait réduit au strict minimum, avec une alliance « mise en pause », pour n’être activée qu’en temps de crise ».

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Fox News – que l’on pourrait considérer comme la Pravda d’un parti républicain désormais ancré à l’extrême droite – a récemment exposé la nouvelle doctrine trumpiste à l’égard du Vieux Monde : « La stratégie de défense nationale du Pentagone pour 2026 indique clairement que l’ancien pacte transatlantique est en train d’être remanié, signale Tanvi Ratna, une éditorialiste de politique étrangère de la chaine. Les quatre priorités de cette stratégie sont la défense du territoire américain, la dissuasion face à la Chine dans la zone indopacifique, une meilleure répartition de la charge avec les alliés et la reconstruction de la base industrielle de défense des États-Unis. Concernant l’Europe, les termes sont encore plus directs : la Russie y est décrite comme une menace sérieuse mais gérable, et les alliés européens sont priés d’assumer la responsabilité première de leur défense conventionnelle, avec un soutien américain “crucial mais plus limité”. »

Tanvi Ratna (qui incarne en substance la vision géopolitique actuelle de la Maison-Blanche), a également souligné que la guerre en Iran « agit désormais comme un catalyseur pour la réorganisation que Washington impose au reste du monde ». Selon elle, c’est pour l’instant en Europe que cette réorganisation est la plus visible. « La pression exercée via l’Iran se répercute bien au-delà, à travers les marchés de l’énergie, les routes maritimes, la cohésion de l’OTAN, la planification de la défense européenne et la vieille question que l’Europe a longtemps esquivée : que peut-elle réellement faire lorsque l’Amérique est occupée ailleurs ? », résume-t-elle.

J’ajouterais à cela que la fin de la guerre froide, les faibles flux migratoires européens à destination des États-Unis au cours des cinquante dernières années et le fait que seulement 30 % de mes compatriotes détiennent un passeport ont affaibli l’importance de l’Europe aux yeux des Américains. Paris, Rome ou Berlin ont moins d’attrait qu’avant sur les écrivains du Nouveau Monde (excepté l’auteur de ces lignes).

Le fait que seulement 30 % de mes compatriotes détiennent un passeport ont affaibli l’importance de l’Europe aux yeux des Américains

Le temps est révolu où c’était pour eux un rite de passage incontournable que de taper un roman à la machine dans un hôtel à une étoile du 5e arrondissement ou une petite pension du Trastevere. Et, bien que l’on trouve encore des europhiles convaincus parmi mes concitoyens, il est remarquable de constater que, depuis le retour aux manettes de Trump, le tourisme américain vers l’Europe a diminué (de la même manière que de nombreux Européens y réfléchissent à deux fois avant de planifier un voyage outre-Atlantique). Parallèlement, le nombre d’Américains cherchant à obtenir un second passeport (généralement européen) a augmenté de façon exponentielle.

Quelle terrible ironie : des Américains parmi les milieux les plus éduqués qui cherchent une porte de sortie pour échapper au monde MAGA. Le romancier en moi ne peut s’empêcher d’imaginer un scénario où, si les élections de mi-mandat tournaient à l’avantage de Trump (car le redécoupage électoral délirant qui remodèle les circonscriptions depuis quelques années joue largement en faveur des Républicains), nous pourrions bientôt assister à une nouvelle vague d’émigration inversée.

J’ai des amis qui disent que l’Amérique connaît actuellement l’équivalent de 1933 en Allemagne ; l’année où, face à la botte hitlérienne qui s’abattait sur le pays, les intellectuels, les artistes et toutes les personnes ciblées en raison de leur confession, de leur origine ethnique, de leurs convictions politiques ou de leur identité sexuelle furent confrontés à un choix déchirant : rester au risque d’être persécuté, ou faire ses bagages. Un tel scénario pourrait-il se reproduire sur le sol américain ? On verra bien. 

Traduction Julie Sibony

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