ENTRETIEN EXCLUSIF — Patron du groupe anglo-suédois depuis 2012, il alerte sur les conséquences des décisions de Donald Trump concernant l’industrie du médicament.
LA TRIBUNE DIMANCHE — La Chine possède la quasi-totalité des matières premières nécessaires à la fabrication des médicaments. Tandis que les États-Unis multiplient les incitations pour que les groupes pharmaceutiques investissent chez eux. Où en est l’Europe ? PASCAL SORIOT — Il y a plusieurs décennies, l’innovation dans le domaine pharmaceutique avait lieu essentiellement en Europe. Un peu aux États-Unis, mais surtout en Europe, qui disposait d’une solide base industrielle – et pas du tout en Chine. Or, depuis moins d’une dizaine d’années, le secteur connaît une explosion technologique, grâce à des innovations majeures. Ces dernières ont désormais lieu aux États-Unis, et de plus en plus en Chine. Le plan du Président Trump pour encourager les investissements aux États-Unis et rapatrier la production sur son sol joue un rôle majeur dans cette nouvelle géopolitique du médicament.
L’Europe risque donc, à court ou à moyen terme, de voir ces nouvelles technologies être fabriquées outre-Atlantique ou en Asie, que ce soit en Chine ou dans d’autres pays émergents, où AstraZeneca est très présent. Un mouvement de fond est en cours, mais qui passe peut-être inaperçu en France et en Europe. Il s’agit même d’un mouvement tectonique, susceptible de bouleverser les équilibres actuels.
Comment ? La recherche et développement, comme la production industrielle, vont se déplacer aux États-Unis, où se fabriqueront les produits du futur. Ainsi qu’en Chine. L’Europe, qui a perdu le contrôle de sa chaîne logistique, se retrouvera cantonnée à la fabrication d’anciens produits, pour lesquels elle sera de surcroît de plus en plus concurrencée par la Chine. Elle risque de devenir la grande perdante du secteur pharmaceutique.
Donald Trump souhaite diminuer le prix des médicaments vendus aux États-Unis. Pourquoi ? Parce qu’il pense, comme beaucoup d’Américains, que son pays finance – via des prix nettement supérieurs à ceux pratiqués en Europe – l’intégralité de la recherche et du développement qui bénéficie au reste du monde. Il cherche donc à rééquilibrer la situation, en relocalisant la production sur le sol américain. C’est dans ce contexte qu’AstraZeneca vient d’annoncer 50 milliards de dollars d’investissements aux États-Unis. La plupart de nos concurrents ont pris des décisions similaires.
L’écart des prix des médicaments est-il réellement important ? Oui, car l’Europe a diminué la part des médicaments dans ses budgets de santé ces dernières décennies, notamment en France, où le médicament représentait 12 à 13% du budget global de la santé il y a une vingtaine d’années, contre 9% aujourd’hui ou au Royaume-Uni, de 12% à 7% pendant la même période. Ce qui complique déjà l’accès aux médicaments innovants dans ces pays.
Newsletter
La Tribune Dimanche
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.
Sous pression américaine, les prix risquent-ils d’augmenter fortement en Europe ? Ils seront ajustés en fonction du PIB de chaque pays concerné – les membres du G7, ainsi que la Suisse et le Danemark - par rapport à celui des États-Unis. Dès l’année prochaine, il faudra par conséquent que les groupes pharmaceutiques accordent un rabais sur les médicaments remboursés par l’assurance-maladie Medicaid aux États-Unis. Cela n’affectera pas l’Europe. En revanche, nous devrons à l’avenir appliquer des rabais sur les prix des nouveaux produits : il n’y aura donc plus à terme de lancements en Europe si le prix de vente de nouveaux médicaments reste trop bas. Car cela deviendra impossible économiquement : la France ne représente aujourd’hui que 3% de notre chiffre d’affaires, la Grande-Bretagne, 2%. Certains produits ne sont déjà plus commercialisés en Europe.
Lesquels ? Près de 40% des médicaments approuvés et remboursés aux États-Unis ne sont pas accessibles en Europe aujourd’hui. Le marché américain représente environ 60% du chiffre d’affaires potentiel des nouveaux produits. D’où un énorme déséquilibre entre ces deux marchés et la nécessité de répartir plus équitablement le coût de la R&D entre les pays.
Le nerf de la guerre entre les pays réside donc avant tout dans le prix des médicaments ? Oui. Un groupe pharmaceutique effectuera des essais cliniques là où son produit sera ensuite vendu à un prix correct.
Les laboratoires privilégient les pays où les prix sont les plus élevés pour distribuer leurs produits en priorité.
Compte tenu du déficit élevé de la Sécurité sociale en France, quelles économies pourraient être réalisées pour augmenter le prix des médicaments sans le creuser davantage ? Tout est une question de choix : le système en vigueur en France protège les produits anciens au détriment des innovations. Il est impossible de faire les deux en même temps. Il faut également faire des choix sur les dépenses. Il y a beaucoup de gisements d’économies dans le système de santé. Un exemple très simple, mais financièrement important : le remboursement des frais de taxis pour les déplacements vers les hôpitaux, qui représentent une dépense annuelle de 7 milliards d’euros. Je ne connais pas d’autre pays où ce genre de dépenses est à la charge de la communauté.
Faudrait-il moins rembourser les médicaments matures ? Les Français se sont trop habitués à ce que les médicaments soient gratuits. Ailleurs dans le monde, les consommateurs sont davantage mis à contribution. Selon moi, il serait justifié de payer de 2 à 3 euros les médicaments génériques, et un peu plus pour les médicaments innovants, comme dans beaucoup d’autres pays. Cela permettrait de mieux contenir la consommation et de de partager la charge de la dépense. D’autre part, le système de santé applique aujourd’hui une remise plus importante sur les produits en croissance que sur les autres, protégeant ainsi les médicaments plus anciens. La raison en est simple : de nombreuses entreprises commercialisent ces derniers en France. Il faut rééquilibrer ce système.
Les prix trop bas sont-ils la cause des pénuries qui se multiplient ? Bien sûr. L’Inde et la Chine sont la source croissante des approvisionnements. Toute perturbation de la chaîne logistique, comme la fermeture temporaire d’un site industriel pour des raisons de contrôle qualité – un phénomène assez fréquent -, entraîne des tensions. Et, dans ce cas, les laboratoires privilégient les pays où les prix sont les plus élevés pour distribuer leurs produits en priorité.
Vous aviez annoncé lors du sommet Choose France de 2024 des investissements dans votre usine de Dunkerque. Où en êtes-vous ? Ils sont en train d’être mis en place : près de 600 millions d’euros depuis 2020 pour l’extension de l’usine, dont 330 millions d’euros l’an dernier. Ce site produit la totalité des inhalateurs, utilisés dans le traitement des bronchites chroniques ou de l’asthme, pour le monde entier. Les volumes augmentent, à cause du vieillissement de la population, du tabagisme, ou encore de facteurs environnementaux.
Allez-vous de ce fait investir davantage en France ? La question se pose. Une deuxième usine est en construction en Chine. AstraZeneca développe actuellement une innovation qui permettra la délivrance d’anticorps monoclonaux par ces inhalateurs, pour ralentir l’évolution des maladies. La localisation de cette future usine est justement un sujet de réflexion. Le choix se fera entre l’Europe et les États-Unis.