Entretien croisé entre Audrey Pulvar, ancienne journaliste et conseillère municipale à la mairie de Paris, et l'ancien ministre de l'Agriculture, Julien de Normandie.
Corentin Fohlen/Divergence pour La Tribune Dimanche
Audrey Pulvar, adjointe à la mairie de Paris, et Julien Denormandie, ex-ministre de l’Agriculture : « Assumons un protectionnisme agricole »
ENTRETIEN – « La Tribune Dimanche » a réuni ces deux personnalités, de sensibilités différentes, mais chacune en lien avec le monde paysan. Pour confronter leurs visions et imaginer les contours d’une agriculture profitable et vertueuse.
Ils ne s’étaient encore jamais rencontrés, malgré un même terrain d’action publique. Audrey Pulvar est adjointe à la mairie de Paris depuis 2020, chargée de l’alimentation durable, de l’agriculture et des circuits courts ; et conseillère régionale d’Île-de-France (union de la gauche). Proche de la première heure d’Emmanuel Macron, Julien Denormandie a pris de la distance avec la scène politique, mais cet ingénieur agronome garde un œil attentif sur l’agriculture, dont il fut ministre de 2020 à 2022. Il publie Le Chant du sol (éditions du Seuil), conte en forme de « plaidoyer pour la protection des sols. »
LA TRIBUNE DIMANCHE – Le Salon de l’Agriculture s’est encore une fois ouvert dans un contexte tendu. Le secteur est-il condamné à la crise ? AUDREY PULVAR – Les éruptions sont ponctuelles, mais l’agriculture française est en crise de façon structurelle. Durant les Trente Glorieuses, une pleine confiance a été accordée à la chimie afin d’assurer les rendements nécessaires pour, prétendait-on, nourrir l’Europe et le monde. Mais progressivement, on s’est aperçu que cet idéal ne correspond pas à la réalité. Ces trente dernières années, on a seulement tenté d’adapter le système aux difficultés rencontrées : surproductions, faible rémunération des producteurs, usage excessif de pesticides… L’exemple du glyphosate est parlant : l’enjeu serait de remplacer une molécule par une autre et, tant que celle-ci n’existe pas, on ne pourrait pas sortir du glyphosate ! Plutôt que s’adapter, il nous faut accompagner la transformation de notre agriculture. Revenir à une agriculture paysanne qui préserve les écosystèmes, la qualité des sols et de l’air, la ressource en eau, qui soit plus rémunératrice pour les agricultrices et les agriculteurs et crée des emplois.
JULIEN DENORMANDIE – Ce vœu d’une agriculture plus respectueuse de l’environnement, partagé par tous, est confronté à une réalité économique, celle du portefeuille des consommateurs. À l’issue de mon mandat de ministre, la France était la plus grande surface d’agriculture biologique en Europe. Depuis, je ne compte plus les agriculteurs convertis en bio venus me dire qu’ils allaient repasser au conventionnel car on n’achetait pas suffisamment leurs produits ! Si on veut accélérer la transition agroécologique, il faut d’abord mettre en place un protectionnisme agricole à nos frontières. On n’y arrivera pas sinon. Comment un agriculteur qui fait des fruits et légumes peut accélérer sa transition alors que, au même moment, ses produits sont en compétition avec des produits importés qui ne respectent pas nos normes et sont bien moins chers ? C’est pour cela que je me suis toujours opposé au Mercosur et que j’ai bataillé pour des clauses miroirs.
AUDREY PULVAR – La transformation dont je parle est demandée par beaucoup d’agriculteurs, à condition qu’ils soient accompagnés et qu’ils aient des débouchés ; mais aussi par les consommateurs, dès lors qu’ils sont informés sur les impacts du système agro-alimentaire, sur l’environnement et la santé publique. Les collectivités peuvent en être des leviers.
50 % du poulet consommé en France est importé du Brésil ou d’ailleurs !
Julien Denormandie, ex-ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation au sein du gouvernement de Jean Castex
JULIEN DENORMANDIE – Soyons clairs, l’État et les collectivités ont un rôle immense à jouer en matière de commande publique et, aujourd’hui, ils ne sont pas à la hauteur. Depuis des années, je lutte contre le poulet brésilien, car il est élevé avec des antibiotiques de croissance (interdits en France), néfastes pour notre santé. Or, 50 % du poulet consommé en France est importé du Brésil ou d’ailleurs ! C’est surtout le cas dans la restauration hors domicile. Depuis un décret que j’ai pris en tant que ministre, chacun peut demander l’origine de toute viande. J’invite les parents à le faire dans les écoles de leurs enfants. Au lieu de pointer du doigt nos agriculteurs, je voudrais qu’on s’allie autour de la priorité d’une consommation française, y compris via une préférence nationale dans la commande publique, qui doit donner l’exemple. Si demain ce choix était fait, le problème du Mercosur serait réglé.
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Entre les tenants d’une production intensive et ceux prônant un modèle plus respectueux, les positions sont-elles irréconciliables ? JULIEN DENORMANDIE – Au contraire, produire et préserver en même temps, c’est la beauté du métier de paysan. Les deux sont à l’évidence compatibles. Il faut assumer de produire. Aujourd’hui, l’agriculture française et européenne ont une mission nourricière. Et il faut qu’elles exportent, car nous ne pouvons pas devenir dépendants d’autres puissances. Les Russes ont bien saisi que l’alimentation est devenue une arme. Au niveau européen, on a une politique de préservation de l’environnement, le Green Deal, que je soutiens. Mais le problème est que, en parallèle, les objectifs de production n’ont pas été définis. Quelles sont les productions et les quantités dont l’Europe a besoin pour assumer sa souveraineté alimentaire ? Si on veut avancer, il faut fixer des objectifs de préservation et de production et voir, ensuite, comment concilier les deux. C’est plus complexe, mais c’est le seul chemin possible.
AUDREY PULVAR – Malgré des sensibilités politiques différentes, on tente justement de conjuguer objectifs de production et préservation à l’échelle d’AgriParis Seine, l’association de coopération que nous avons mise en place avec sept autres territoires, depuis l’Yonne jusqu’au Havre, dans un rayon de 250 km autour de Paris. Pour cela, nous assumons une forme de protectionnisme. Nous avons créé une plateforme numérique qui met en contact les producteurs d’alimentation durable et bio avec les gestionnaires de la restauration collective. Et ça marche. Paris est aujourd’hui le premier acheteur public d’aliments bio français. L’alimentation durable constitue 60 % de notre restauration collective, soit le double de ce qui est exigé par les lois Egalim, avec des critères plus exigeants, puisque nous n’y incluons pas le label HVE [Haute Valeur Environnementale]. Cela représente 28 à 30 millions de repas par an, 100 millions pour l’ensemble AgriParis Seine. Non seulement nous offrons des débouchés aux producteurs locaux, mais nous permettons à ceux qui étaient d’abord tournés vers l’export de devenir nourriciers pour leur propre population.
Pourquoi ne parvient-on pas à une telle synthèse au niveau national ? JULIEN DENORMANDIE – Une chose s’oppose à la commande publique de produits français et durables : ils sont souvent plus chers. La transition agricole, moins carbonée, avec plus de haies, moins de chimie, plus de bio-contrôle et de bio-solutions a un coût que personne ne finance. Il faut donc assumer de dire qu’on ne paie pas assez cher notre alimentation, même si politiquement c’est dur. Le bio doit être promu. Mais d’autres agricultures très vertueuses existent aussi. Je suis un adepte de l’agriculture de conservation des sols qui, dans l’attente de nouvelles solutions robotiques, a besoin de désherbants. Il faut accepter que les transitions agricoles prennent parfois du temps. Lorsque j’ai réintroduit des néonicotinoïdes pour protéger la betterave française, c’est parce qu’il n’y avait pas d’alternative, même le bio était touché. Et je ne pouvais pas accepter que le sucre français soit remplacé par du sucre importé, produit dans des conditions encore moins bonnes. Il fallait, au contraire, accompagner la filière, et nous avions alors investi 7 millions d’euros pour identifier des alternatives.
L’évolution insuffisante des salaires moyens réduit le pouvoir d’achat et entretient le système.
Audrey Pulvar, adjointe à la mairie de Paris
AUDREY PULVAR – Je ne suis pas d’accord sur l’idée de ne pas opposer les agricultures. On ne peut pas dire que l’agriculture française conventionnelle soit irréprochable ! L’agriculture conventionnelle, en agrochimie, n’est bonne ni pour l’environnement ni pour la santé des agriculteurs et des citoyens, ni pour un juste partage de la valeur. Les dispositifs qui la soutiennent coûtent 48 milliards d’euros par an, sans compter les coûts de la dépollution des eaux et de santé publique. Mais créer des emplois non délocalisables, rendre service à la nature plutôt que s’en servir, bien rémunérer les agriculteurs coûte effectivement plus cher. Pour dégager de la marge de manœuvre financière, nous avons instauré deux jours par semaine de service entièrement végétal. C’est meilleur pour l’environnement et cela nous permet, les autres jours, d’acheter de la viande française de qualité.
D’où provient, au fond, cette dévalorisation de l’alimentation ? AUDREY PULVAR – Depuis l’après-guerre, notamment grâce à l’accélération des échanges, on a entretenu l’idée selon laquelle se nourrir n’est pas cher. Mais l’évolution insuffisante des salaires moyens réduit le pouvoir d’achat et entretient le système.
JULIEN DENORMANDIE – L’explosion du prix du logement explique, en grande partie, que la part du budget consacrée à notre alimentation ait été réduite par deux en l’espace de 30 ans.
Comment inverser la tendance ? JULIEN DENORMANDIE – Est-on prêt à payer plus cher pour du poulet français et non brésilien, du cochon français et non espagnol, des noisettes françaises et non turques, des cerises françaises et non espagnoles, des tomates françaises et non marocaines ? Cela demande aussi une transparence totale tout au long de la chaîne entre le producteur, l’industriel et la grande distribution. Quand on rémunérera la protection de l’environnement et qu’on arrêtera d’importer des produits qui ne s’en soucient pas, on y arrivera. Mais il faut aussi prendre en compte l’inégalité alimentaire dans notre pays, importante, et mettre en œuvre des politiques sociales pour y faire face.
AUDREY PULVAR – J’insiste : il faut rééquilibrer l’allocation des moyens financiers publics. L’agriculture conventionnelle, étrangère ou française, coûte trop, alors que le bio est trop peu soutenu. Le financer davantage lui permettrait de sortir de sa niche plus coûteuse. Dans le bassin de la Seine, nous avons étudié pendant deux ans le potentiel de production de cinq filières bio : produits laitiers, élevage, légumineuses, légumes, fruits. Conclusion : il est largement supérieur ou suffisant pour répondre aux besoins de la commande publique pour chacune d’entre elles, à l’exception des fruits. L’enjeu est désormais de structurer les filières pour que ce potentiel se concrétise.
Comment les métiers de l’agriculture peuvent-ils redevenir attractifs aux yeux des jeunes ? AUDREY PULVAR – À Paris, pendant la dernière mandature, nous avons investi 3 millions d’euros sur la formation et l’aide à l’installation. Cela nous a permis de former 1.300 Parisiennes et Parisiens et d’aider à la création d’une trentaine de fermes bio. Aujourd’hui, 60 % des nouveaux agriculteurs ne sont pas issus du monde agricole, il s’agit de nouvelles vocations ou de reconversions. Les villes et les collectivités ont un rôle à jouer pour accompagner cette mutation.
JULIEN DENORMANDIE – On vote trois fois par jour pour le monde agricole : au petit-déjeuner, au déjeuner et au dîner. Alors votons pour les jeunes agriculteurs français !