Moins d'aliments transformés, plus de bio : mieux manger, oui, mais à quel prix ?
En France, la demande d’une alimentation plus saine, éthique
et durable est devenue une tendance sociétale. Néanmoins, la transition
vers le « mieux produire » se heurte à un adversaire : son coût.
Pesticides, polluants éternels, cadmium... les citoyens sont exposes a une contamination quasi généralisée des aliments et une réglementation insuffisamment protectrice.
La France a beau être l’un des chefs-lieux de la gastronomie mondiale, manger n’y est plus une simple question de goût. Comme dans de nombreux autres pays, une nouvelle demande s’impose depuis plusieurs années : celle de produits non seulement bons pour le palais, mais aussi pour la santé, l’environnement, les territoires et la justice sociale.
La tendance est flagrante. Elle explique le triplement, entre 2012 et 2024, du marché de l’alimentation bio, dont la vente directe notamment n’a jamais cessé de croître. Elle est aussi la clé du succès de la marque des consommateurs « C’est qui le patron » qui, depuis son lancement inédit en 2016, compte désormais en grande distribution une vingtaine de références construites avec les producteurs.
Et c’est bien cette demande d’une alimentation plus respectueuse de l’environnement et de la santé qui, l’été dernier, a poussé deux millions de personnes à signer une pétition contre la loi dite Duplomb réintroduisant des pesticides interdits.
Mieux produire, un coût à assumer
Cette envie de « mieux manger » est devenue si centrale dans le débat public que la politique s’en est emparée. En juillet 2017, tout fraîchement élu président de la République, Emmanuel Macron lançait ainsi des États généraux de l’alimentation, avec l’objectif de favoriser l’accès à une alimentation saine et durable tout en assurant un revenu digne aux agriculteurs.
Lors de leur clôture, en octobre à Rungis, le chef de l’État insistait sur la nécessité d’une « montée en gamme de l’agriculture française ». Ces travaux ont généré, entre 2018 et 2024, l’adoption de diverses lois dites Egalim, visant à rééquilibrer les relations économiques entre les maillons de la chaîne alimentaire.
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Pour les fabricants, utiliser moins d’additifs exige d’investir ou de prendre davantage de risques.
Huit ans plus tard, les principaux défis de cette transition persistent pourtant. Celui économique s’avère particulièrement complexe, face à un constat manifeste : toutes les formes de « bien manger » impliquent de « mieux produire », à des coûts unitaires inévitablement plus élevés.
Pour les producteurs, renoncer aux pesticides, aux engrais de synthèse ou à l’élevage en cage signifie en effet accepter de diminuer leurs rendements. Pour les fabricants, utiliser moins d’additifs exige d’investir ou de prendre davantage de risques. Ces efforts ne peuvent être consentis que si les acheteurs successifs de la chaîne acceptent de payer des prix plus élevés, quitte à réduire leurs marges ou à vendre plus cher.
Les lois Egalim ont bien tenté d’impulser une telle inversion de la construction du prix. Elles se sont heurtées à une multiplication inédite des crises, ravivant le fléau qu’elles étaient censées combattre : la guerre des prix entre enseignes de la grande distribution, particulièrement féroce et destructrice en France.
L’épidémie de Covid-19 d’abord puis l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont provoqué une inflation sans précédent dont l’agriculture et l’agro-industrie françaises n’ont pas été épargnées. « Sous l’effet d’une hausse brutale du coût des matières premières en 2021, les prix de l’alimentation ont progressé fortement entre début 2022 et début 2023 », résume la Banque de France. À son pic, en mars 2023, cette inflation atteignait presque 16 % sur un an.
Frappés au portefeuille de plein fouet, les ménages ont abandonné les produits vertueux plus chers, notamment bio, pour remettre massivement le prix au premier rang de leurs critères d’achat – malgré quelques exceptions pour des produits locaux ou des plaisirs premium. Des produits d’entrée de gamme importés ont envahi les rayons et les assiettes : ceux dont les Français semblaient vouloir se détourner, mais auxquels ils ne pouvaient finalement pas renoncer, dénoncent les producteurs français, qui avaient souvent été poussés à les abandonner.
Leur déception est incarnée par un aliment : le poulet, dont un sur deux était importé en 2023 selon les derniers calculs de la filière. Si les Français continuent d’en acheter du fermier pour leur rôti dominical, celui standard qu’ils consomment hors domicile – au restaurant ou dans leurs sandwichs – est de plus en plus souvent importé.
Après des années de crise intense, les ventes en volumes des produits bio commencent à se redresser.
Dans ce contexte, les relations commerciales entre distributeurs, agro-industriels et agriculteurs sont devenues plus tendues que jamais. Entre décembre et février, période fixée par la loi pour les négociations sur les grandes marques nationales, elles se transforment désormais en une véritable guerre, menée à la fois à huis clos dans les bureaux et publiquement dans les médias.
Une prudence qui persiste
Depuis quelques mois, le ralentissement de l’inflation, progressif depuis 2023, semble permettre à l’envie de « bien manger » de revenir. « La valorisation de la consommation est de retour, particulièrement sur l’alimentaire », observait l’institut d’études NielsenIQ dans une note en septembre. Après des années de crise intense, les ventes en volumes des produits bio commencent à se redresser, y compris en grandes surfaces, où de nombreuses références avaient disparu.
Quelques bénéfices des lois Egalim se font sentir : « La rémunération laitière n’a jamais été aussi bonne », remarquait récemment un dirigeant d’une grosse coopérative lors d’une conférence sur les relations commerciales.
Malgré ces signaux, la prudence reste toutefois de mise. Le doute persiste quant à la capacité et la disponibilité des Français à payer le prix des produits plus sains et plus éthiques qu’ils semblent pourtant désirer. L’alimentation coûte toujours plus cher qu’il y a cinq ans, et elle ne pèse plus que 15 % du budget des ménages, étouffés par les autres dépenses contraintes.
Le pouvoir d’achat reste ainsi au cœur des préoccupations de 40 % de la population, selon NielsenIQ. Pour beaucoup de Français, les inquiétudes sur la qualité vont de pair avec celles sur la quantité : 31 % déclarent ne pas pouvoir se procurer une alimentation saine pour faire trois repas par jour, selon le dernier baromètre du Secours populaire français réalisé en septembre par l’Ipsos.
Pour permettre aux plus démunis de concilier qualité et quantité, la Convention citoyenne pour le climat avait proposé, en 2020, la création de chèques alimentaires dédiés aux produits en circuits courts ou bio. Étudiée un temps par le gouvernement, cette initiative a finalement été abandonnée au niveau national, car considérée trop coûteuse et complexe.
Elle est toutefois expérimentée par plusieurs collectivités locales. Les choix budgétaires, et leurs effets sur le portefeuille des Français, auront donc un impact déterminant sur la reprise durable de la consommation de bons produits.