OPINION. « L’adversaire n’est ni l’État ni la science, mais le virus », par Michel Barnier, Marc Fesneau, Stéphane Travert et Julien Denormandie, anciens ministres de l'Agriculture
Les quatre anciens ministres de l'Agriculture reviennent sur les tensions qui touchent l'agriculture et l'élevage français, alors que la dermatose nodulaire contagieuse a bouleversé toute une filière.
Deux ans presque jour pour jour après le début d’un mouvement de contestation agricole d’ampleur inédite, une nouvelle déflagration frappe le monde de l’élevage, sur fond de crise sanitaire grave. Dans ce contexte de fatigue accumulée, de tensions persistantes et d’inquiétudes profondes, nous, anciens ministres de l’Agriculture de sensibilités politiques diverses, avons le devoir de porter une parole d’apaisement, de responsabilité et de vérité.
L’élevage français a traversé, ces dernières décennies, des épreuves sanitaires majeures. Crise de la vache folle, fièvre aphteuse, tuberculose bovine, épizooties d’influenza aviaire, chacune a exigé des décisions lourdes, parfois tragiques, toujours difficiles à assumer humainement et politiquement. La dermatose nodulaire contagieuse s’inscrit dans cette lignée. Cette maladie animale est classée parmi les plus graves par les autorités sanitaires européennes et internationales, avec des conséquences potentiellement dévastatrices et durables pour les cheptels comme pour l’avenir même de l’élevage.
Aussi, nos premières pensées vont aux éleveurs qui y font face dans l’angoisse, et notamment à ceux, directement frappés par la maladie, qui ont perdu leur troupeau. Il s’agit là d’une épreuve intime, d’un véritable arrachement. Nous entendons et comprenons pleinement le sentiment de désolation qui peut être le leur face à des années de travail, de sélection, d’attention auxquelles il est soudainement mis fin. Leur souffrance mérite de l’attention, du respect, de la reconnaissance et un indéfectible accompagnement.
L’importance des données scientifiques
Face à cette crise, il faut toutefois rappeler une évidence : ni le virus ni son antidote n’ont de racines idéologiques. Les décisions sanitaires ne peuvent se fonder ni sur l’émotion ni sur l’opinion, mais uniquement sur des données scientifiques éprouvées, sur l’expérience accumulée et sur l’intérêt collectif. Faillir à cette exigence, c’est courir le risque de conséquences plus graves encore que celles que l’on prétend combattre.
C’est une ligne de crête difficile, toujours impopulaire, mais qu’il faut absolument tenir. Car dans une telle crise sanitaire, nul ne vit sur une île. Chaque exploitation est liée à celle de son voisin. Et l’abattage, lorsqu’il est ordonné, l’est toujours avec gravité. C’est une mesure rempart, tragique sans aucun doute, mais d’abord une mesure de protection.
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Nous apportons notre soutien au protocole mis en œuvre par la ministre de l’Agriculture et le gouvernement, confrontés eux aussi à une situation d’une extrême complexité.
Ceux qui l’endurent le font pour leur territoire, pour la filière, pour l’élevage dans son ensemble. Cette responsabilité collective mérite d’être reconnue à sa juste valeur. En parallèle, le respect strict des restrictions de déplacement et des règles de biosécurité, comme le déploiement rapide d’une vaccination ciblée, doivent précisément permettre de l’éviter, en brisant les chaînes de transmission. L’exemple des Savoies en a démontré l’efficacité, et l’annonce d’un déploiement massif de vaccins en Occitanie permet tous les espoirs pour ce territoire et le reste du cheptel national.
C’est pourquoi nous apportons notre soutien au protocole mis en œuvre par la ministre de l’Agriculture et le gouvernement, confrontés eux aussi à une situation d’une extrême complexité.
Les choix opérés aujourd’hui s’inscrivent dans la continuité d’une doctrine sanitaire éprouvée, qui a permis à la France de surmonter des crises similaires et de préserver durablement son élevage.
Alors, oui, le moment que nous traversons est douloureux. Il heurte, il épuise, il réveille parfois des colères profondes. Mais il ne doit pas faire oublier que lorsque nous faisons bloc, lorsque la rigueur sanitaire, la solidarité professionnelle et la confiance dans la science s’additionnent, c’est le virus qui recule. Et lorsque le virus recule, les mesures les plus dures demeurent l’exception, non la règle.
Cette exigence collective n’a de sens qu’à une condition : que les éleveurs ne soient jamais laissés seuls face à l’épreuve, et que l’État soit pleinement au rendez-vous de l’accompagnement humain, de l’indemnisation et de la reconstitution des troupeaux.
Dans ces moments décisifs, chacun doit mesurer que l’adversaire n’est ni l’État ni la science, mais le virus.
Il faut aussi que l’Union européenne tire les leçons de ces crises qui s’enchaînent désormais avec un programme de recherche, de fabrication et de stockage des vaccins, notamment pour les maladies vectorielles.
C’est pourquoi le pire serait aujourd’hui la division. Elle fragiliserait tout, retarderait la sortie de crise et ruinerait l’espoir de jours meilleurs à brève échéance. Dans ces moments décisifs, chacun doit mesurer que l’adversaire n’est ni l’État ni la science, mais le virus. C’est ensemble, unis, responsables et solidaires que nous pourrons le vaincre et garantir aux éleveurs que les sacrifices consentis aujourd’hui permettront de préserver durablement l’élevage français.
– Michel Barnier, député LR de Paris, ancien Premier ministre – Marc Fesneau, député MoDem de Loir-et-Cher – Stéphane Travert, député EPR de la Manche – Julien Denormandie, Chief Impact Officer chez Sweep