Investir dans la souveraineté européenne : un pari gagnant

Les fonds labellisés " souveraineté européenne " se sont développés à partir de 2023
LTD/Laura Acquaviva pour La Tribune Dimanche

Les fonds labellisés " souveraineté européenne " se sont développés à partir de 2023
LTD/Laura Acquaviva pour La Tribune Dimanche
Les crises mondiales se succèdent et mettent toutes en lumière des faiblesses européennes insoupçonnées. Jusque-là, la mondialisation et le parapluie militaire américain étaient les modèles dominants, vécus comme des cadeaux du ciel. Mais, la pandémie de Covid est venue désorganiser les chaînes de production de toute sorte, créant des pénuries, la guerre en Ukraine a donné naissance à un premier choc énergétique, suivi d’un second avec l’actuel conflit en Iran. Donald Trump a, quant à lui, mis fin à un tabou : en matière de défense, c’est désormais chacun pour soi !
Fin 2024, l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a pointé toutes les carences européennes dans un rapport très documenté : défense, approvisionnement en matériaux critiques, énergie, électrification, technologies, innovation…
Depuis, l’Europe multiplie les plans pour se doter de son indépendance stratégique. 800 milliards d’euros de financement pour la défense avec le plan Rearm EU, 43 milliards d’euros avec l’EU Chips Act en soutien à la production de puces électroniques, etc. Sans compter l’intervention des États eux-mêmes, avec le plan d’investissement allemand de 500 milliards sur douze ans en soutien aux infrastructures et à la transition écologique, les plans français en matière de nucléaire, d’électrification de l’économie ou de terres rares…
Et si, vous aussi, vous financiez le renouveau européen grâce à votre épargne ? « Un engagement civique et rationnel, voilà une double raison de s’y intéresser », dit Marc Tempelman, co-fondateur de la plateforme Cashbee. « Le thème de la souveraineté permet à certains investisseurs de donner du sens à leur épargne, en finançant des entreprises qui vont assurer l’avenir stratégique de l’Europe », complète Isabelle Enos, responsable stratégie de marchés chez BNP Paribas Banque Privée.
Il s’agit d’investir dans l’économie réelle, donc dans les entreprises des secteurs concernés, en achetant leurs actions en Bourse ou des parts dans des fonds d’investissements (Sicav, fonds commun de placement ou ETF) – eux-mêmes composés des actions de ces mêmes entreprises. Dans les deux cas, il s’agit de placements boursiers. Pour s’y aventurer, il est indispensable d’avoir au moins cinq ans devant soi, et d’accepter non seulement les soubresauts des marchés financiers, mais aussi le risque de… perdre de l’argent.
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Pour autant, investir dans la souveraineté européenne est qualifié de « mégatendance » par les spécialistes, ce qui, au passage, est plutôt rassurant pour les particuliers investisseurs. « C’est une des grandes thématiques structurelles de très long terme, à côté de la démographie, de l’IA ou de la transition énergétique, par exemple. Nous ne reviendrons pas au monde d’avant », fait valoir Pierre Blanchet, responsable des solutions d’investissement retail chez Amundi. Un mouvement inéluctable, et qui va transformer durablement l’économie et la société. Investir dans les entreprises qui participent à cette vague de fond devrait être prometteur en Bourse.
« Avec les plans européens et nationaux, nous sommes à l’aube d’un déploiement d’investissements colossaux sur le Vieux Continent, qui va favoriser les entreprises européennes de ces filières, commente Raphaël Thuin, directeur des stratégies de marché de capitaux chez Tikehau. Et quand les carnets de commandes grossissent, traditionnellement le chiffre d'affaires et les marges aussi, ce qui profite directement à l’investisseur en actions. » Une bonne démonstration du potentiel des entreprises bénéficiaires de la commande publique a été donnée par le secteur le plus emblématique, celui de la défense, qui a fait +142 % sur trois ans à fin avril et + 233 % sur cinq ans (indice MSCI Europe Aerospace & Defense) !
« Nous sommes, selon nous, au début du mouvement pour les autres secteurs comme la technologie, les infrastructures ou l’énergie. Se positionner tôt sur une tendance en devenir est une source de performance pour le futur », poursuit Raphaël Thuin.
Quelle part de son investissement en actions faut-il y consacrer ? Bien sûr pas la totalité. Veillez à votre diversification géographique et sectorielle, qui reste le maître mot. « La thématique de l’autonomie stratégique européenne a été introduite dans les profils de gestion de nos plans d’épargne en actions (PEA) fin 2024, elle représente 10 % du profil équilibré et 15 % du profil dynamique », dit Pierre Blanchet.
Pour remplir cette poche d’actions dédiées à la souveraineté européenne, plusieurs solutions. La première : acheter des valeurs en direct sur les différentes places boursières du continent. « C’est exigeant, cela suppose un suivi quotidien des actualités géopolitiques, macroéconomiques, de celles des entreprises concernées, etc. », explique Anthony Penel, gérant principal du fonds souveraineté d’Edmond de Rothschild. Pour bien choisir, encore faut-il connaître l’univers d’investissement sur le bout des doigts. « S’intéresser à la Bourse de Paris ne suffit pas : sur 17 sociétés européennes de semi-conducteurs, seules deux sont cotées en France », poursuit-il.
Pour être efficace, il faut regarder ailleurs. Aux Pays-Bas par exemple, qui compte trois fleurons de l’industrie des semi-conducteurs avec ASML, ASM Int. et BESI. Dans un même secteur, il peut y avoir, par ailleurs, une dispersion énorme entre les premiers de la classe et les autres. « Début mai, le géant italien de la défense, Leonardo, enregistrait, par exemple, une performance de + 427 % sur trois ans, quand Thalès affichait + 74 % et Dassault Aviation +83 % – c’est très bien aussi, mais ce n’est pas le même multiple », commente Raphaël Thuin. En clair, la sélection de valeurs boursière est un métier ! Celui justement exercé par les gérants de fonds d’investissements. Mieux vaut s’en remettre à eux si vous n’avez ni les connaissances, ni le temps, ni l’envie de vous consacrer à vos placements boursiers.
Les fonds labellisés « souveraineté européenne » se sont développés à partir de 2023 avec CPR AM et Tikehau, et plus récemment avec les autres (voir tableau ci-dessous). Ils sont investis sur plusieurs sous-thèmes, la défense bien sûr, mais aussi la transition énergétique, la technologie et le numérique, l’autonomie sanitaire et alimentaire, avec une quarantaine de valeurs en portefeuille pour Tikehau, une cinquantaine pour CPR AM. Bien diversifiés, avec une sélection de valeurs faites par des professionnels, ils tirent leur épingle du jeu depuis le début de l’année, avec des performances supérieures à 10 % pour Lazard, BNP Paribas ou Edmond de Rothschild.
Vous pouvez aussi, dans le même ordre d’idée, opter pour des ETF (Exchange Traded Fund). Schématiquement, il s’agit de fonds d’investissement, mais… sans gérant ! Le fonds choisit un secteur défini et investit dans toutes les valeurs qui le composent, sans distinction ni sélection. C’est une gestion dite « passive », versus la gestion active des gérants de Sicav ou FCP. « Notre ETF Amundi European Strategic Autonomy Ucits est, par construction, très diversifié avec 250 valeurs en portefeuille », explique Pierre Blanchet. C’est, au moins, deux fois plus que dans un fonds classique. Mais, vous pourriez capter moins de rendement qu’avec une sélection rigoureuse et plus fine, qui permet de jeter son dévolu sur les champions ou les futurs champions de chaque catégorie, dopant ainsi la performance.
Reste que le principal intérêt de l’ETF est d’être investi sur une thématique de long terme, avec des frais réduit au minimum : 0,4 % de frais annuel de gestion pour l’ETF d’Amundi, contre 1,96 % pour le fonds actif de sa filiale CPRAM, soit près de cinq fois plus ! Ces frais-là grignotent la performance. La faiblesse de ceux des ETF peut en faire un placement plus rentable sur le très long terme.
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« Il n’existe qu’un seul ETF diversifié sur l’ensemble des thèmes de la souveraineté européenne, celui d’Amundi, les autres couvrent exclusivement des sous-secteurs, comme la défense européenne, où on compte actuellement 8 ETF », fait valoir Olivier Malteste, directeur des investissements chez Yomoni. L’énergie en compte aussi quelques-uns, mais ni le sanitaire ni l’alimentaire, qui n’ont de déclinaison que mondiale (pas européenne). Optez pour des ETF investis sur des sous-secteurs est une bonne idée, mais plus risquée car moins diversifiée. Si l’un des secteurs est en souffrance vous pouvez le sentir passer ! Comme en mars, par exemple, au premier mois de la guerre en Iran, où le domaine de la défense a fait un plongeon alors que celui de l’énergie battait tous les records !
Autre option, vous tourner vers des fonds de Private Equity, investis, eux aussi, dans des entreprises du secteur de la souveraineté européenne, mais non cotées en Bourse. Ils sont généralement réservés à une clientèle très fortunée, avec des tickets d’entrée de plusieurs milliers d’euros et une épargne bloquée pendant une dizaine d'années. Pour un versement plus modeste de 500 euros et un objectif de rendement de 5 % net par an, vous pouvez cependant investir dans le fonds Bpifrance Défense S.L.P., lancé en octobre 2025, qui « sélectionne des starts-up ou des PME de la défense essentiellement françaises, qui développent des activités civiles et/ou militaires à fort impact pour la société : cybersécurité, aérospatial, télécoms, industries duales… », expose la Banque publique d’investissement. Envie d’apporter une réponse citoyenne à un enjeu collectif ? À vous de jouer !
5 dépendances criantes du Vieux Continent
1.Défense
Depuis la fin de la guerre froide, l’Europe a cessé d’investir massivement dans la défense. Aujourd’hui 56 % des achats d’armes des pays de l’UE sont réalisés hors de l’UE et 64 % des importations proviennent des États-Unis (94 % pour l’Italie, 70 % pour l’Allemagne et 17 % pour la France, selon le SIPRI).
2. Énergie
Le taux de dépendance énergétique de l’Union européenne est de 57 % en 2024. Une majorité de l’énergie consommée repose donc sur des importations, essentiellement d’hydrocarbures, malgré l’essor du renouvelable et du nucléaire. Cette dépendance s’est un peu atténuée depuis le choc de 2022 et la guerre en Ukraine, mais elle reste structurelle.
3.Technologie
L’Europe est très dépendante, avec 80 % des dépenses de logiciels et services de cloud professionnels captées par des acteurs américains, pour un montant estimé à 265 milliards d’euros par an. Plus de 70 % des données des entreprises européennes, par exemple, sont hébergées par des infrastructures extra-européenne, selon la Commission.
4.Santé
La Cour des comptes européenne a signalé 136 pénuries de médicaments entre 2022 et octobre 2024. Plus de 60 % des principes actifs pharmaceutiques, nécessaires pour fabriquer des médicaments, sont produits en Chine et en Inde, selon l’Agence européenne du médicament.
5.Alimentation
L’UE reste exportatrice nette, avec un excédent agroalimentaire de 49,9 milliards d’euros en 2025. Mais la dépendance à l’égard des intrants importés (engrais, fertilisants, farines, etc.) est particulièrement sensible pour l’élevage de volailles, de porcs et pour les céréales, selon le Parlement européen.