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OPINION. « Cesser de rêver un Président, construire une majorité : l’autre héritage de Lionel Jospin », par Jean-Jacques Urvoas, ancien garde des Sceaux

Photo de La Tribune Dimanche - Rédaction

Jean-Jacques Urvoas, ancien garde des Sceaux, professeur de droit public à l’Université de Brest

Publié le 28 mars 2026 à 18:56

Jean-Jacques Urvoas est ancien garde des Sceaux et professeur de droit public à l’Université de Brest.

Jean-Jacques Urvoas est ancien garde des Sceaux et professeur de droit public à l’Université de Brest.

LTD/DR

La Tribune Dimanche

N142 ● 21 juin 2026

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L'ancien garde des Sceaux et professeur de droit public à l'Université de Brest revient sur les enjeux que rencontrera la Gauche en amont de la présidentielle de 2027.

Par quel envoûtement les dirigeants de gauche continuent-ils de confondre horizon politique et désignation d’un candidat à l’élection présidentielle ? Par quelle obstination refusent-ils de voir que, depuis quatre ans, la présidence n’est plus qu’un trône vide, un pouvoir sans prise, un centre sans ressort ?

L’évidence pourtant saute aux yeux. En alignant la durée du mandat présidentiel sur celle des députés et en inversant le calendrier électoral, la réforme du quinquennat a aggravé les déséquilibres inhérents à la Ve République. Présentée comme une garantie de stabilité, elle devait offrir au nouveau Président la majorité qui lui permettrait d’agir. Elle a produit l’inverse : l’hypertrophie du chef de l’État et l’étiolement du Premier ministre.

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À force de tout diriger, les présidents du quinquennat ont cessé de présider. La parole s’est faite abondante, les résultats, eux, furent plus rares. En quelques années, le sceptre présidentiel a vraiment fini par se « transformer en quenouille » comme l’annonçait Maurice Duverger. Entre l’illusion d’une toute-puissance et le constat d’impuissance, la Ve République ne cesse de s’épuiser sous nos yeux.

Pour la première fois depuis 2000, un président réélu n’a pas trouvé de majorité pour le soutenir.

Et pourtant, par inertie ou par cécité, le PS, les Verts, le PCF et LFI persistent à se perdre dans d’interminables querelles de procédure, comme si l’avenir de la gauche dépendait du choix d’un nom sur une affiche. À les observer, tout se jouerait dans la désignation du candidat miracle, celui ou celle qui, à l’arrivée, risque surtout d’être éliminé dès le premier tour, laissant à la droite le privilège d’affronter l’extrême droite. C’est une étrange passion que celle-ci : s’épuiser à organiser la défaite, comme si l’enjeu n’était plus de gouverner, mais d’obtenir un délai de grâce dans une énième course de petits chevaux.

D’autant que la dernière élection présidentielle a montré que le scrutin présidentiel ne commandait plus naturellement le suffrage législatif. Pour la première fois depuis 2000, un président réélu n’a pas trouvé de majorité pour le soutenir. Beaucoup y ont vu un accident, c’était une volonté délibérée des électeurs. Deux ans plus tard, loin d’atténuer la fragmentation, les urnes de 2024 l’ont aggravée, dessinant un hémicycle éclaté jusqu’à l’impuissance. Or, c’est bien cette absence de majorité qui agit comme un gaz incapacitant : le gouvernement ne légifère plus, il survit de compromis en contorsions.

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Une Gauche spectatrice

Ainsi, la dissolution est venue rappeler une évidence que l’illusion présidentialiste avait fait oublier : dans la Ve République comme sous les précédentes, on ne gouverne jamais contre l’Assemblée nationale. Michel Debré, dans son discours devant le Conseil d’État le 27 août 1958, avait beau ériger le Président comme la « clé de voûte » du régime, c’est bien le fait majoritaire qui en constitue la poutre maîtresse, celle qui soutient, stabilise et permet d’agir.

L’enjeu n’est pas de rêver un Président, mais de préparer une coalition majoritaire capable de gouverner, lucidement, collectivement, durablement.

Dès lors, pourquoi s’acharner à prolonger un système à bout de souffle, qui dévitalise la vie publique, discrédite les partis et démoralise les citoyens ? Pourquoi gaspiller tant d’énergie à appauvrir la pluralité de la gauche pour faire émerger une seule candidature alors que cette diversité pourrait devenir le moteur d’une force collective. L’urgence n’est pas de désigner un champion, mais de bâtir un gouvernement capable de durer.

Cette mutation stratégique, le Portugal l’a opérée dès 1991. Le pays connaissait alors une stabilité paradoxale : le président Mário Soares, socialiste et très populaire depuis son élection au suffrage universel en 1986, faisait face à un Premier ministre centriste, Aníbal Cavaco Silva (PSD).

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Lionel Jospin, un destin contrarié

Plutôt que de se lancer dans une compétition présidentielle perdue d’avance, celui-ci choisit de concentrer ses forces sur l’essentiel : le Parlement, véritable lieu du pouvoir effectif. Il laissa Soares être réélu sans réelle opposition (70,35 % des voix dès le premier tour) et, quelques mois plus tard, remporta triomphalement les législatives avec 135 sièges sur les 230 qui composent l’Assemblée de la République.

Ce choix à rebours du conformisme institutionnel fut donc massivement approuvé par les citoyens. Puisse la gauche française s’en inspirer en remettant nos institutions dans l’ordre. Tant qu’elle refusera de voir que le Palais Bourbon concentre la seule puissance capable de transformer les promesses en lois, elle se condamnera à n’être qu’une spectatrice impuissante des maux qui rongent notre démocratie politique. L’enjeu n’est pas de rêver un Président, mais de préparer une coalition majoritaire capable de gouverner, lucidement, collectivement, durablement. Là est aussi une part de l’héritage de Lionel Jospin.

Jean-Jacques Urvoas, ancien garde des Sceaux, professeur de droit public à l’Université de Brest

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