Pour l’ancien grand maître du Grand Orient de France Guillaume Trichard, le projet de loi sur la fin de vie toujours en débat au Parlement – qui retourne en seconde lecture au Sénat – doit être adopté.
Le processus parlementaire qui a abouti à une adoption en deuxième lecture par l’Assemblée nationale de la proposition de loi sur la fin de vie ne constitue pas seulement un débat technique ou médical. Il engage notre conception même de la liberté, de la dignité et du rôle de la loi dans une République laïque. Il nous place face à un choix historique : prolonger l’héritage des Lumières ou céder au retour des anti-Lumières.
Depuis plusieurs semaines, les oppositions à ce texte se structurent autour d’arguments qui, sous couvert de prudence ou de morale, tendent en réalité à imposer une normativité dogmatique dans la loi commune. Il ne s’agit pas ici de disqualifier des convictions personnelles, qui sont respectables. Il s’agit de rappeler une évidence républicaine : la loi civile ne saurait être l’expression d’une prescription religieuse ou d’une vérité révélée.
La République, fidèle à son principe de laïcité, ne reconnaît aucune autorité religieuse dans l’élaboration de la norme commune. Elle garantit la liberté de croire, mais aussi celle de ne pas croire. Elle protège la liberté de conscience, mais elle n’en confie pas l’interprétation à des dogmes. C’est précisément ce principe qui est aujourd’hui en jeu.
Disposer de son corps pendant toute sa vie — jusqu’à son terme — relève de cette liberté fondamentale. Refuser l’enfermement dans une agonie subie, même atténuée de souffrance, ne signifie pas mépriser la vie ; cela signifie refuser que la douleur physique ou morale, la dépendance extrême ou l’altération irréversible de la dignité deviennent une obligation imposée. L’ultime liberté de conscience est celle de choisir les conditions de sa propre fin lorsque celle-ci est ineluctable.
Les anti-Lumières, hier comme aujourd’hui, contestent toujours cette autonomie du sujet. Elles préfèrent l’obéissance à la décision individuelle, la règle intangible à la responsabilité personnelle. Elles redoutent l’émancipation parce qu’elle suppose que l’homme soit capable de discernement sans tutelle.
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Or la loi actuellement débattue ne contraindra personne. Elle n’imposera rien à quiconque. Elle n’enlèvera aucun droit existant. Elle élargira simplement le champ des libertés pour celles et ceux qui, dans des conditions qui doivent être strictement encadrées, souhaiteront pouvoir choisir. Elle respectera formellement la clause de conscience des soignants qu’il faut valoriser. Elle maintiendra et protègera les dispositifs actuels. Elle n’abolira rien.
Ainsi il est essentiel de rappeler que l’aide à mourir ne saurait être pensée en opposition aux soins palliatifs. Elle doit être complémentaire à l’arsenal thérapeutique dans l’écosystème du soin. Les soins palliatifs doivent être renforcés et financés de manière très ambitieuse — ce qui, reconnaissons-le, n’est pas encore pleinement le cas dans le plan pluriannuel en discussion. Une société de progrès doit offrir toutes les réponses : accompagner, soulager, soigner, mais aussi, dans certaines situations inesperées, permettre un choix éclairé.
Ce débat s’inscrit dans la continuité historique des grandes avancées émancipatrices : contraception, interruption volontaire de grossesse, abolition de la peine de mort, mariage pour tous, procréation médicalement assistée. À chaque fois, les mêmes peurs furent agitées, les mêmes prophéties de délitement social annoncées. À chaque fois, la République a choisi la liberté. À chaque fois, elle a renforcé la dignité humaine.
Non, il ne s’agit pas d’instaurer une culture de la mort. Il s’agit de reconnaître que la liberté ne s’arrête pas aux portes de la souffrance ultime. La République n’a pas vocation à contraindre les consciences, mais à leur garantir un espace de choix. C’est cela, l’esprit des Lumières : faire confiance à la raison humaine, à la responsabilité individuelle, à la capacité des citoyens à décider pour et par eux-mêmes.
Face au retour des anti-Lumières, nous devons réaffirmer que la loi commune ne peut être capturée par des conceptions particulières. Elle doit protéger tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions, et offrir à chacun la possibilité de vivre — et de mourir — selon sa conscience.
La liberté ne se fragmente pas. Elle ne se hiérarchise pas. Elle ne se négocie pas. Elle se défend, jusqu’à son terme.