La chronique de Sophie Iborra. « Je revendique le droit au secret » (Aurélie Casse, journaliste à France Télévisions)

Retrouvez chaque mois la chronique de Sophie Iborra.
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Discrète, Aurélie Casse s’excuserait presque de devoir répondre à des questions. Et pourtant, l’animatrice de C dans l’air et du Monde en face, le week-end sur France 5, occupe les plateaux avec une présence évidente d’intervieweuse posée, précise, habitée. Dans cet entretien, la journaliste qui ne se raconte jamais fait une exception. Elle évoque son enfance et ce qui a façonné la femme qu’elle est devenue : une histoire familiale plurielle et une obsession assumée pour le mouvement, la curiosité et la transmission.
À bientôt 40 ans, elle s’interroge régulièrement sur ce qui lui a été transmis. De sa mère et de ses grands-mères, elle dit avoir gardé un goût farouche pour l’indépendance et la liberté, et assume une ambition décomplexée pour pouvoir réaliser ses rêves. Sa méthode ? Prendre des risques et sortir de sa zone de confort.
« Mon angoisse c’est de devenir un meuble et de m’éteindre », confie-t-elle. Mère d’origines italienne et bretonne, père mauricien aux racines indiennes et coloniales françaises, elle se définit comme « de sang mêlé » ayant hérité d’« histoires contraires » difficiles à assembler et dont certains personnages « restent au-dessus de [s]a tête ». Guident-ils sa vie ? Probablement. « Les générations antérieures transmettent parfois, sans même le vouloir, des choses qui ne nous appartiennent pas », dit-elle avec douceur.
Du côté paternel, le puzzle reste incomplet. En se penchant sur sa généalogie, elle découvre l’histoire d’un colon français, Gérard Casse, marié à une femme esclave, Mademoiselle Thérèse, ancêtres de sa grand-mère, mais aussi le couple Appadoo, ancêtres de son grand-père. Travailleurs engagés venus d’Inde, ses aïeux serviront de main-d’œuvre dans les plantations de l’île Maurice.
« Après l’abolition de 1835, ce n’était plus de l’esclavage, mais cela y ressemblait beaucoup », rappelle-t-elle. Ces figures la bouleversent. Raconter leur parcours, c’est avant tout réparer une forme d’injustice en refusant l’oubli. « La grande histoire, on la comprend mieux quand on y replace des histoires de vie dont on ne parle jamais. »
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Cette quête d’identité et de sens, Aurélie Casse la poursuit aussi dans son métier. Journaliste par passion, elle n’a pourtant pas suivi un chemin tout tracé. Prépa HEC, études de droit, avec ce sentiment diffus de ne pas être à sa place. À 7 ans, elle se rêvait écrivaine avant de se juger « pas assez douée ». Sans école de journalisme, elle passe par presque tous les services avant d’intégrer la rédaction de LCI. Sa vision du métier repose sur une triple exigence : l’utilité, la rigueur et la générosité : « Être un bon journaliste, c’est livrer et expliquer une info vérifiée en gardant sa part d’humanité. »
Ses modèles ? Anne Sinclair, Jacques Chancel ou encore la grand reporter Maryse Burgot. Comme eux, elle veut donner la parole à ceux qui ne l’ont pas et rendre accessibles les sujets complexes. Toucher sans jamais trahir. Elle revendique aussi une certaine distance avec ses invités, notamment politiques. « Il faut faire attention à l’entre-soi et à la connivence, explique-t-elle. Nous sommes là pour poser des questions neutres et pointer d’éventuelles contradictions. »
Très attachée à sa vie privée, la journaliste revendique le droit au secret, se méfie du « cirque médiatique » et d’une trop grande exposition. Consciente du caractère éphémère de la notoriété et des mutations profondes d’un média qu’elle juge « vieillissant », elle ne se considère pas comme un modèle. « J’apprends tous les jours, je suis encore en chantier ! » dit-elle en souriant. C’est peut-être aussi une manière de se protéger.
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Car Aurélie Casse a connu la violence du regard des autres. Le racisme, vécu très tôt à l’école, laisse chez elle une trace profonde : « Une remarque de mes amies à 7 ans m’a perforé le cœur. » Une injustice qu’elle dénonce alors devant tous ses camarades de classe. Plus tard, ce sera du harcèlement au collège et « la boule au ventre quotidienne ». Cette fois, elle se tait pour protéger sa mère enceinte, apprend à encaisser et à se relever. Aujourd’hui, elle préfère ne plus s’y attarder : « Je ne ressens plus ces regards et j’espère simplement qu’on ne me voit pas uniquement à travers mes origines ou ma couleur de peau. »
Voix pudique du service public, Aurélie Casse avance sans bruit. Une journaliste en mouvement qui cultive le doute et cherche, jour après jour, à rester utile aux autres et au monde.