LA CHRONIQUE DE SOPHIE IBORRA - « Les premières victimes sont toujours les femmes » (Maryse Burgot, grand reporter)
Sophie Iborra

Retrouvez chaque mois la chronique de Sophie Iborra
LTD/Sasha Maslov Institute ; Sylvia Galmot
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Deuxième tir d'obus à moins de 50 mètres du ministre de l'Intérieur ukrainien, il est plaqué au sol, protégé par ses gardes du corps. Cette scène de guerre, Maryse Burgot l'a vécue cent fois aux quatre coins de la planète. Des Balkans à l'Ukraine, la Syrie ou encore l'Afghanistan, voilà trente ans qu'elle raconte tous les conflits et les catastrophes du monde.
Chaque fois, la même angoisse, qu'elle réussit, malgré tout, à dompter en s'abritant derrière la caméra. « Sur le terrain, il n'y a pas de place pour les états d'âme, il faut faire le job. » Elle compare son métier à un sport de combat tant il est physique. Des nuits à dormir dans une baignoire, des heures à arpenter des rues éventrées, et cette attente interminable pour réussir à capter le moment.
Du haut de son mètre soixante, pour 45 kilos, la journaliste concède que son métier est difficile. Ces images de guerre sont « gravées dans [sa] rétine », dit-elle, elle ne les oubliera jamais. Sans pour autant les laisser dicter sa vie. De retour de mission, c'est auprès des siens et dans son jardin qu'elle se ressource, condition pour pouvoir repartir. « Les enfants, ça vous fait atterrir, vous devez reprendre votre vie là où vous l'aviez laissée. »
Rien ne prédestinait la jeune Maryse, fille d'un couple de paysans de Bazouges-la-Pérouse, petit village breton de 1 500 âmes, à devenir journaliste, et encore moins à parcourir le monde. Ses parents travaillent durement pour faire grandir l'exploitation familiale. Assez tôt, elle se sent à l'étroit et rêve d'ailleurs. « J'ai à la fois aimé cet endroit et espéré le fuir, j'admirais mes parents, mais je ne voulais pas vivre comme eux. »
Quand elle arrive dans les rédactions parisiennes, l'apprentie journaliste n'a pas les codes. « Il me manquait tellement de choses. Le sentiment d'imposture, je le traîne encore, c'est une histoire de naissance. » Elle finit par trouver sa place dans un monde assez masculin. Même si elle concède ne pas avoir eu à « combattre », elle a tout de même senti une certaine présomption d'incompétence. Aujourd'hui, les femmes se sont largement imposées. Ce qui la frappe, c'est cette nouvelle forme de sororité dans les rédactions. « Je crois que le temps du bashing entre femmes est terminé, c'est tellement réconfortant. »
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C'est à 37 ans que la reporter décide de donner la vie, de retour de captivité aux Philippines sur l'île de Jolo, où elle fut détenue par le groupe séparatiste musulman Abou Sayyaf pendant sept semaines. « Cela m'a permis de tourner la page de ma prise d'otage. » Cet épisode marquant, elle l'a longtemps passé sous silence : « Je ne voulais pas être une ex-otage à vie. »
Même si cet événement ne fait pas d'elle une héroïne. « On n'est pas tous les jours des braves, la captivité fait de vous un être dépendant et soumis ; ce métier est dangereux, beaucoup de confrères y perdent la vie. » En devenant mère, la journaliste prend conscience de la difficulté de concilier les exigences de ce métier hors norme avec celles de la maternité. « J'ai eu des moments de grande culpabilité : quand vous êtes à l'autre bout de la terre et que votre fils est malade, vous n'avez pas l'impression d'être au bon endroit. »
Au sommet de sa carrière, elle choisit donc de faire une pause en devenant correspondante permanente à Washington : « J'avais fait le constat que je ne réussissais pas à tout faire bien. » Tout au long de ses voyages, elle rencontre des femmes, des mères et des combattantes. Elle raconte l'Iran en 2005 avant l'arrivée au pouvoir du très conservateur Mahmoud Ahmadinejad.
Marquée par cet épisode, elle s'indigne de la situation des femmes victimes de l'islamisme radical aujourd'hui. « Je crois qu'on ne mesure pas l'extrême violence faites aux femmes en Iran ou en Afghanistan. » Sa plus grande frustration est de ne pas pouvoir rendre compte plus souvent de leur condition, tant il est risqué pour ces femmes de témoigner. « C'est un vrai problème, nous ne voulons pas les mettre en danger, et, en tant que femme reporter, il est quasiment impossible de pouvoir obtenir un visa. »
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Après trente ans de carrière, la journaliste fait un constat sans appel sur la condition des femmes dans le monde et notamment sur les terrains de guerre : « En Israël comme en Palestine, les premières victimes sont toujours les femmes. » Elle repense aussi à Svetlana à Kharkiv, deuxième ville d'Ukraine, qui vit terrée avec sa fille Anastasia, 8 ans, dans les entrailles du métro pour qu'elle n'entende jamais le bruit des bombes. « La petite n'avait pas peur ; quelle plus belle manière d'être mère ? »
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