Du triomphe de Trump au danger de l’AfD. La chronique de Douglas Kennedy

Découvrez la chronique de Douglas Kennedy.
LTD/Fabien Clairefond

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LTD/Fabien Clairefond
Souvenons-nous du personnage de Grigori Raspoutine. Ce mystique et guérisseur russe, escroc notoire, était parvenu à s’octroyer un pouvoir et une influence considérables à la cour du tsar Nicolas II. Jusqu’à ce qu’un groupe de nobles s’en offusque et décide que la seule façon de mettre fin à son emprise sur la cour impériale était de l’assassiner. Ils l’empoisonnèrent. Comme il semblait résister au poison, ils lui tirèrent dessus mais, là encore, il se releva et attaqua l’homme qui tenait le pistolet.
Ayant réussi à s’enfuir dans les jardins du palais de Saint-Pétersbourg où ce mélodrame se déroulait, il était sur le point d’échapper à ses agresseurs lorsque deux dernières balles lui portèrent le coup de grâce. Son corps fut alors jeté sans cérémonie dans la Neva toute proche. La légende entourant la mort de Raspoutine (dont il existe de nombreuses versions contradictoires) mérite d’être examinée à la lumière d’aujourd’hui.
Le fait qu’il ait survécu coup après coup et qu’il ait continué à avancer, chancelant… n’y a-til pas là un parallèle idéal à faire avec l’actuel locataire de la Maison-Blanche, Donald Trump ? Sa marche vers le retour au pouvoir lors de l’élection de 2024 a eu lieu alors qu’il avait été reconnu coupable de plus de trente chefs d’accusation de corruption, et jugé responsable au civil du viol d’une journaliste.
Tous ces délits – dont un seul aurait suffi à détruire la carrière de qui que ce soit d’autre – ne l’empêchèrent pourtant pas d’être réélu. C’est un constat vertigineux, qui en dit long sur la décision de la moitié de mes compatriotes d’ignorer la gravité de ses actes et de le ramener malgré tout au pouvoir impérial.
Depuis qu’il est de nouveau en fonction, les scandales et les agissements du président continuent de s’accumuler. Les dossiers Epstein. Le bombardement de navires supposés transporter de la drogue au large des côtes du Venezuela. Les expulsions illégales d’étrangers en situation régulière aux États-Unis. La grâce accordée par Trump à l’ancien président hondurien, qui purgeait une peine de quarante ans dans une prison américaine pour avoir dirigé une narco-kleptocratie durant son mandat.
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Sans oublier son équipe de dangereux incompétents, que ce soit son secrétaire à la Santé, Robert Kennedy Jr, avec sa politique antivax, ou son secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, de plus en plus erratique. Ce dernier, déjà régulièrement décrit (y compris par des républicains) comme un électron libre aussi incapable qu’imprévisible, est désormais soupçonné de crimes de guerre (après avoir donné l’ordre d’attaquer des navires vénézuéliens).
Pourtant, jusqu’à présent, l’emprise de Trump sur toutes les branches du gouvernement reste considérable (même si une extrémiste Maga comme Marjorie Taylor Greene s’est retournée contre lui et a annoncé sa prochaine démission du Congrès). Les couteaux shakespeariens vont-ils finir par se déchaîner contre lui ?
Étant donné les rumeurs qui circulent sur la dégradation de son état mental, l’article 4 du 25e amendement de la Constitution sera-t-il invoqué ? C’est celui qui concerne le remplacement d’un président jugé inapte à ses fonctions – une mesure qui, à bien y réfléchir, aurait pu être envisagée pour son prédécesseur, Joe Biden (lequel était néanmoins un fervent défenseur des principes constitutionnels fondamentaux).
Mais, compte tenu de son inoxydable résistance à tous les scandales liés à sa carrière professionnelle et politique – lui qui, lors de la campagne présidentielle de 2016, se vantait de pouvoir « se tenir en plein milieu de la Cinquième Avenue et tirer sur quelqu’un sans perdre le moindre électeur » –, se pourrait-il que Trump soit inatteignable ?
L’Histoire est toujours un bon professeur. Une grande majorité des autocrates du passé ont fini par commettre une ou deux erreurs qui ont mené à leur inévitable chute. En 1941, Hitler progressait partout dans sa campagne pour étendre l’hégémonie nazie, mais il commit l’erreur fatale de lancer l’opération Barbarossa.
Cette invasion à grande échelle de l’URSS se révéla une décision géopolitique catastrophique de la part du Führer et de ses stratèges, aveuglés par une arrogance dictatoriale qui les poussait à se croire invincibles. Ce fut un cas d’école d’excès de confiance militariste, d’autant que les Américains allaient entrer en guerre contre les nazis la même année. En 1945, Hitler et son régime étaient kaput.
Prenons maintenant l’exemple de Pol Pot. Partisan d’une révolution agraire radicale, son régime des Khmers rouges a tué près de 2 millions de ses compatriotes cambodgiens avant que l’invasion du pays par son voisin vietnamien ne mette un terme à ce génocide en 1979. Pol Pot s’enfuit dans la jungle. Le régime de Hanoï établit alors au Cambodge un « gouvernement communiste modéré » (ce qui me semble être un oxymore). Pol Pot finit par être capturé et mourut alors qu’il était assigné à résidence.
On pourrait dire aussi que l’homme fort de la RDA, Erich Honecker, a provoqué sa propre perte en ordonnant la répression brutale de dissidents pacifiques à Leipzig en octobre 1989 (les célèbres « manifestations du lundi » contre son régime totalitaire). Son cercle proche s’abstint de le suivre dans son insistance à vouloir garder par la force le contrôle de son régime communiste (tandis qu’un certain Mikhaïl Gorbatchev, alors à la tête de l’URSS, refusait de soutenir son projet d’instaurer la loi martiale) ; sa fin fut dès lors toute proche.
Sa démission signa la chute de la RDA, le mur de Berlin s’effondrant trois semaines plus tard. La liste est longue des tyrans qui ont ainsi franchi la ligne rouge, de Benito Mussolini à Idi Amin Dada en passant par Slobodan Milosevic, Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi et Bachar El-Assad. Et puis il y a ces dictateurs (Staline, Mao, Franco) qui se sont accrochés au pouvoir jusqu’au bout, mais dont l’idéologie autoritaire a été renversée ou recalibrée après leur mort.
Il semblerait pourtant qu’on assiste aujourd’hui au retour triomphant du chef d’État autocrate. Dans son brillant essai intitulé Autocratie(s) *, la journaliste et historienne Anne Applebaum, lauréate du prix Pulitzer, décrit avec une lucidité effrayante cette nouvelle avant-garde populiste dans laquelle ces dirigeants aux dispositions tyranniques convainquent tant de leurs compatriotes de les suivre vers un avenir autoritaire.
« Beaucoup de propagandistes d’Autocratie(s) ont appris des erreurs du XXe siècle. Ils n’offrent pas à leurs concitoyens de vision utopique et ne les incitent pas à construire un monde meilleur. Ils leur enseignent au contraire à être cyniques et passifs, parce qu’il n’y a pas de monde meilleur à bâtir.
Leur objectif est de les convaincre de s’occuper de leurs affaires, de rester en dehors de la politique et de ne jamais espérer d’alternative démocratique : Notre État est peut-être corrompu, mais tout le monde l’est. Vous n’aimez peut-être pas votre dirigeant, mais les autres sont pires. Vous n’aimez peut-être pas notre société, mais au moins nous sommes forts et le monde démocratique est faible, dégénéré, divisé, à l’agonie. »
Pour quelqu’un comme moi qui se souvient de la chute du communisme à la fin des années 1980 – suivie de l’intégration de la plupart des pays du pacte de Varsovie dans l’Union européenne et l’Otan, puis de l’« entente cordiale » entre les États-Unis et l’ancienne URSS –, voir ce courant actuel saper l’ordre politique occidental de l’après-guerre est un spectacle proprement glaçant.
Comme l’écrit encore Anne Applebaum dans son livre essentiel : « Tout le monde présumait que, dans un monde plus ouvert et interconnecté, la démocratie et les idées libérales s’étendraient aux États autocratiques. Personne n’imaginait qu’au contraire l’autocratie et l’illibéralisme se répandraient dans le monde démocratique. »
Les historiens verront-ils rétrospectivement les événements du 11-Septembre (et d’autres attentats terroristes) – combinés à la révolution technologique qui a commencé avec Internet et le téléphone portable (et qui laisse maintenant entrevoir un avenir redoutable dans lequel l’intelligence artificielle dictera tant de choses – comme les prémices d’un mouvement d’extrême droite qui a finalement abouti à deux reprises à l’élection de Trump ?
La Constitution américaine pourra-telle résister aux jérémiades de celui-ci contre les limites qu’elle impose au pouvoir présidentiel (surtout avec une majorité conservatrice de six juges contre trois à la Cour suprême – dont trois nommés par Trump lui-même – fréquemment disposée à contourner les règles en faveur du despotisme assumé du président) ?
Ou bien les facultés mentales déclinantes de Trump (selon plusieurs sources internes à la Maison-Blanche), couplées à un excès de confiance de plus en plus irrépressible, le pousseront-elles finalement jusqu’au point de non-retour ?
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S’il y a dorénavant une chose que j’ai comprise à l’ère Trump, c’est que tout ce qui était autrefois sanctifié par la Constitution, et donc inviolable, est désormais hautement vulnérable. C’est peut-être là l’effet secondaire le plus terrifiant du despotisme rampant : la certitude qu’il n’y a plus aucune certitude.
* « Autocratie(s) », Grasset (2025), traduit par A. de Saint-Loup et P.E. Dauzat.