La chronique de Douglas Kennedy. L’autocensure au royaume de Trump
Douglas Kennedy

Découvrez la chronique de Douglas Kennedy.
LTD/Fabien Clairefond
Douglas Kennedy

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LTD/Fabien Clairefond
« Si on veut protéger - je parle très sérieusement -, si on veut protéger la démocratie telle qu'on la connaît, on a besoin d'une presse libre, et même d'une presse contradictoire. Sans cela, je crains qu'on perde assez vite une bonne partie de nos libertés individuelles. C'est comme ça que naissent les dictateurs. » Cette déclaration n'est pas le fait d'un gauchiste radical, encore moins d'un écrivain provocateur.
Non, on la doit au regretté John McCain qui, après avoir survécu pendant des années comme prisonnier de guerre américain au Nord-Vietnam, est devenu sénateur républicain de l'Arizona puis candidat à la Maison-Blanche en 2008 (battu par Barack Obama). À la fin de sa vie, avant de mourir d'une tumeur au cerveau en 2018, il faisait partie des plus virulents contempteurs du premier gouvernement Trump. C'était un conservateur, certes, mais il avait une conscience.
Cette citation de McCain m'est revenue il y a quelques semaines lorsque Rümeysa Öztürk, une étudiante turque de l'université Tufts, dans le Massachusetts, avec des papiers parfaitement en règle, s'est fait arrêter sur le campus par des agents fédéraux masqués façon section d'assaut et embarquer vers un centre de rétention pour immigrés en Louisiane. Son crime : avoir co-signé dans le journal de l'université un article que le gouvernement Trump avait jugé pro-Hamas (ce qu'elle dément formellement).
Quelques semaines plus tôt, le 11 février, alors que le président entamait son mandat, l'agence Associated Press (AP) avait été informée par la Maison-Blanche qu'elle ne pourrait plus couvrir les événements officiels. Pourquoi ? Parce qu'elle continuait d'utiliser le terme « golfe du Mexique » plutôt que la nouvelle appellation « golfe d'Amérique » imposée par un décret présidentiel.
Dans un rapport publié le lendemain, l'ONG Reporters sans frontières constatait : « L'administration limite l'accès physique des journalistes aux informations gouvernementales en restreignant l'accès aux comptes rendus de la présidence. Elle permet en revanche à des créateurs de contenu idéologiquement favorables de demander l'accès à la Maison-Blanche et au Pentagone, tout en mettant fin aux résidences de longue date de NBC News, du New York Times, de la National Public Radio et de Politico. »
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Venait ensuite cet addenda glaçant : « Bien qu'il prétende être un "absolutiste de la liberté d'expression", Elon Musk a demandé que l'équipe du magazine 60 Minutes de la chaîne CBS soit condamnée à une "longue peine de prison" pour avoir interviewé un détracteur de sa politique. »
Pour moi, qui suis né et qui ai grandi aux États-Unis avec la génération du baby-boom, celle qui a vu l'opinion publique se retourner contre le maccarthysme, la guerre du Vietnam et le scandale du Watergate, il ne fait aucun doute qu'une presse libre protégée par la Constitution a été chaque fois l'instrument crucial pour venir à bout d'une mauvaise gouvernance.
Aujourd'hui, la majeure partie de la presse américaine critique encore Trump et sa clique pour leurs excès délirants et le refus apparent du président d'accepter le principe de séparation des pouvoirs, qui est pourtant au centre de la démocratie américaine.
Mais voilà ce que disait récemment dans une interview télévisée une grande spécialiste du fascisme, la professeure Ruth Ben-Ghiat de la New York University : « Honnêtement, la vitesse à laquelle les choses s'enchaînent et les efforts coordonnés pour y parvenir n'ont d'équivalent dans aucun pays dont les dirigeants sont arrivés au pouvoir par les urnes. Si vous regardez les débuts de Poutine, d'Orban ou d'Erdogan, ils n'allaient pas aussi vite. Ça ressemble davantage à ce qu'on voit après un coup d'État. »
Comme on peut l'imaginer, les gens redoutent désormais de s'exprimer publiquement contre Trump. Mike Pence, vice-président de Trump pendant son premier mandat, n'a pas prononcé une seule fois son nom lors de la remise du prix John F. Kennedy Profile in Courage qui lui était décerné il y a quelques jours pour lui avoir désobéi en janvier 2021 et confirmé, en sa qualité de président du Sénat, la victoire de Joe Biden à la présidentielle de 2020.
Les signes d'autocensure comme celui-là se multiplient au royaume de Trump, car nombre d'individus et d'institutions subissent désormais des menaces de représailles ouvertes de la part du président et de son équipe, pour qui ces méthodes semblent faire partie d'une procédure normale.
La très prestigieuse université Columbia a elle-même commencé par céder aux exigences du gouvernement (interdiction des masques anti-Covid sur le campus, agents de sécurité autorisés à procéder à des arrestations, mise sous contrôle du département qui propose des cours sur le Moyen-Orient) afin de préserver sa subvention fédérale annuelle de 400 millions de dollars.
Puis, quand Harvard a refusé de plier - même après avoir été menacée de perdre ses 2,2 milliards de dollars de subventions fédérales -, l'administration de Columbia a décidé de se joindre au mouvement de résistance d'autres grandes universités... Mais quand on a tendu la main à l'ennemi, il en reste toujours une trace.
À cela s'ajoute la guerre contre la science que mènent Trump et son ministre de la Santé antivax, Robert F. Kennedy Jr (qui, parmi toutes ses idées détraquées, considère l'autisme comme une maladie « évitable », ce que je trouve particulièrement odieux, ayant moi-même un fils photographe autiste). Leurs prises de position ont entraîné une vague d'autocensure dans le milieu de la recherche médicale.
Voilà ce qu'écrivait Nathan M. Greenfield sur le site University World News : « Les scientifiques du monde entier rechignent à parler ouvertement des coupes budgétaires opérées par les Instituts nationaux de la santé dans leurs programmes de recherche, de crainte de se voir priver davantage de financements américains. »
« La situation pourrait devenir catastrophique pour beaucoup d'entre nous, ajoutait, sous le sceau de l'anonymat, un biologiste d'une grande université canadienne. La réticence des scientifiques à s'exprimer sur ce sujet était flagrante lors de l'interview d'une chercheuse américaine spécialiste des lésions cérébrales chez les bébés, qui expliquait le 11 mars dernier sur Radio-Canada que, en l'absence de financements publics, ses recherches tomberaient à l'eau. »
Le journaliste de Radio-Canada avait pris soin de préciser au début de l'interview : « Nous désignerons Elizabeth seulement par son prénom, car elle redoute que sa prise de parole puisse avoir des conséquences sur l'avenir de ses travaux. »
Bien entendu, la droite radicale accuse les partisans du wokisme de se livrer à une sorte de maccarthysme intellectuel sur les questions liées au genre et à la diversité - lesquelles, pour être honnête, ont fourni beaucoup de munitions au camp trumpiste dans sa croisade contre les programmes de DEI (diversité, équité et inclusion).
Pour autant, comme l'écrivait cette semaine Juliette Rowsell dans le supplément Times Higher Education : « Les menaces qui pèsent sur la liberté académique depuis le début du second mandat de Donald Trump contraignent les universitaires américains à une autocensure qui se reflète dans leurs recherches, leurs cours et leurs publications, selon une nouvelle étude. Sur 760 chercheurs en science politique interrogés, près de deux tiers affirment s'interdire certaines activités, invoquant comme raison principale "le contexte politique en dehors du campus". Un sur cinq déclare avoir renoncé à étudier certains domaines de recherche, plus de la moitié évitent les canaux de communication externes comme les réseaux sociaux, et un tiers ont cessé d'aborder certains sujets en cours. »
Selon la même étude, les chercheurs étrangers qui enseignent aux États-Unis vivent pire encore. « 78 % disent ne plus se servir des réseaux sociaux, l'inquiétude concernant leur autorisation de séjour étant une des causes principales d'autocensure dans ce groupe. »
Un vers du grand poète irlandais William Butler Yeats me revient en mémoire quand je songe au fait que l'autocensure est devenue un vrai phénomène dans l'Amérique de Trump : « Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires se gonflent de l'ardeur des passions mauvaises. »
Je ne jetterai jamais la pierre à quiconque estime que le silence est un choix de carrière plus prudent dans cet environnement de plus en plus vertigineux, où les notions de liberté d'expression et de garde-fous constitutionnels sont foulées aux pieds par un gouvernement convaincu de pouvoir imposer ses propres règles despotiques.
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Mais si l'Histoire peut nous apprendre quelque chose, c'est que l'intimidation dans le but d'obtenir une soumission silencieuse est un des piliers de tous les régimes dictatoriaux. Rester muet devant un tyran lui prouve que sa stratégie fonctionne... et qu'il a désormais carte blanche pour étendre son pouvoir et son obscurantisme.
Traduction Julie Sibony
Douglas Kennedy