OPINION. « L’Europe doit continuer à s’élargir pour arrimer de nouveaux États à sa sphère d’influence », par Sandro Gozi et Pascal Canfin

Pascal Canfin et Sandro Gozi, députés européens Renew.
LTD/Reuters

Pascal Canfin et Sandro Gozi, députés européens Renew.
LTD/Reuters
Le monde avance à une vitesse qui défie celle du projet européen. Si l’Europe n’ose pas un sursaut d’intégration, elle risque de se retrouver paralysée, incapable de prendre les décisions qui s’imposent dans un monde de tensions géopolitiques grandissantes, de rivalités technologiques acérées et d’urgence climatique. Les forces réactionnaires l’ont déjà bien compris et s’organisent pour défier et affaiblir l’Europe de l’extérieur et de l’intérieur.
À l’extérieur, Trump et Poutine font de l’Union, de ses valeurs, de ce qu’elle représente, leur adversaire numéro un. À l’intérieur, les partis nationalistes, comme l’AFD en Allemagne ou le RN en France, sont leurs relais politiques. Ce qui les unit, c’est une même stratégie : empêcher l’Europe de décider, de financer, de se défendre et donc d’exister comme puissance.
Face à ces menaces, les familles politiques pro-européennes de notre continent ne doivent pas hésiter. Le saut d’intégration que Mario Draghi appelait déjà de ses vœux il y a plus d’un an est dorénavant une question de survie. L’histoire européenne le montre : de grandes avancées politiques comme l’euro ou l’espace Schengen n’ont pas été réalisées à 27. Elles ont été portées par des groupes d’États volontaires. En octobre dernier, le Parlement européen a soutenu le rapport sur la gouvernance et l’élargissement qui promeut une Europe qui fait de la coopération renforcée un moteur de puissance, de souveraineté et de résultats concrets.
Il ne faut pas avoir peur de ce débat : si nous ne pouvons pas faire l’Union des marchés de capitaux et un endettement commun à 27, faisons-le à moins d’États, mais faisons-le maintenant. Nous avons l’un des taux d’épargne les plus élevés au monde, mais pas assez d’investissements. Mobilisons cette épargne au profit de projets stratégiques associant les entreprises et les autorités publiques. Si nous ne pouvons pas faire à 27 l’Union de l’énergie pour faire baisser les prix, renforcer notre résilience et notre indépendance grâce à l’intégration renforcée de nos réseaux électriques, faisons-le à moins d’États, mais faisons-le maintenant.
Nous n’avons pas réussi à nous défaire de l’emprise du gaz russe, qui nous a explosé à la figure avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, pour retomber dans une nouvelle dépendance, au gaz de schiste américain. Si nous ne pouvons pas faire l’Europe de la défense à 27 car elle est bloquée par Viktor Orban, l’allié de Trump et de Poutine, faisons à moins d’États mais faisons-le maintenant.
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L’Europe doit continuer à s’élargir pour arrimer de nouveaux États à sa sphère d’influence, à ses valeurs démocratiques, à son marché unique, qui est l’un des tout premiers au monde. Mais, en parallèle, nous devons organiser une plus grande intégration dans des domaines vitaux qui forgeront notre capacité à jouer dans la cour des grands au 21ème siècle : le financement des innovations stratégiques, l’industrie de la défense, le déploiement des énergies décarbonées.
Après la chute du mur de Berlin, les chefs d’États et de gouvernement de l’époque, à commencer par François Mitterrand et Helmut Kohl, ont forgé l’euro, qui est aujourd’hui un outil clé de la puissance européenne. Cela n’allait pas de soi. Aujourd’hui, faire les sauts d’intégration en matière de défense, d’énergie ou de marchés de capitaux ne va pas de soi non plus. Mais notre liberté et notre indépendance sont à ce prix.
Sans industrie européenne de la défense, pas d’autonomie stratégique face aux Etats-Unis. Sans financement intégré et massif des innovations dont nous avons besoin, impossible de créer les champions européens dont nous manquons cruellement face à la tech chinoise et américaine. Sans intégration de nos réseaux électriques pour que toute l’Europe puisse bénéficier des atouts du nucléaire français comme des renouvelables danoises et espagnoles, impossible de se passer de manière accélérée des énergies fossiles russes, américaines ou qatari.
Des propositions récentes viennent donner corps à cette ambition : Lars Klingbeil, vice-chancelier et ministre allemand des finances, a proposé fin janvier des avancées autour d’un noyau dur de six pays ; La France a également annoncé être prête à passer à des coalitions de volontaires pour avancer plus vite sur différents sujets ; Même la présidente de la Commission européenne a ouvert la voie au recours à la coopération renforcée pour faire à quelques-uns ce que nous ne pourrons pas faire à 27. Il est donc temps d’agir en ce sens !
Nous appelons Emmanuel Macron, Friedrich Merz, Pedro Sanchez, Donald Tusk…, à être à la hauteur de cette responsabilité historique partagée. Confiez à Mario Draghi la responsabilité de négocier ces avancées européennes. Donnez-vous quelques mois, pas plus, pour y parvenir. Ce sera le signal de la reconquête européenne.