Samuel Paty : les leçons d’un abandon. L'édito de Bruno Jeudy

Découvrez l'édito de Bruno Jeudy.
LTD/CYRILLE GEORGE JERUSALMI

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LTD/CYRILLE GEORGE JERUSALMI
Il y a des traumatismes qui ne cicatrisent pas. Des noms que la mémoire collective refuse d’ensevelir sous le silence commode ou la résignation coupable. Samuel Paty est de ceux-là. Décapité le 16 octobre 2020 par un djihadiste tchétchène pour avoir exercé son métier, ce professeur d’histoire est devenu le symbole d’une République mise à genoux par le fanatisme. Cinq ans et demi après, la France n’a toujours pas soldé cette dette morale.
C’est là qu’intervient le 7e art. Le réalisateur Vincent Garenq, digne héritier d’André Cayatte et de ce cinéma engagé qui regarde le monde en face, présente cette semaine à Cannes L’Abandon, long-métrage consacré à l’assassinat de Samuel Paty. Un coup de poing. Une œuvre qui ne cherche pas à consoler mais à contraindre les consciences, les mémoires et les institutions à se regarder dans la glace sans détourner les yeux.
Le film de Garenq ne se contente pas de raconter un crime. Il ausculte, avec l’implacable rigueur d’un médecin légiste, l’enchaînement des manquements qui l’ont rendu possible. L’Éducation nationale qui n’a pas su protéger un de ses enseignants. La chaîne judiciaire engourdie par un déficit de réactivité.
Une police municipale et une mairie qui n’ont pas pris au sérieux les appels à l’aide répétés de la direction du collège. Et, plus douloureux encore, le manque de solidarité de certains collègues de Samuel Paty. « Pas de vagues. » Cette formule en apparence anodine, cette lâcheté institutionnalisée résonne dans le film comme un verdict sans appel. Elle dit tout d’un système qui préfère l’apaisement de façade à la défense de ses valeurs.
Samuel Paty incarnait pourtant avec humanité et intelligence ce qu’Aristide Briand formulait ainsi : « La loi doit protéger la foi aussi longtemps que la foi ne prétendra pas dire la loi. » Il n’avait rien d’un provocateur. Il était un passeur, un hussard de la République au sens le plus noble du terme. Il a payé de sa vie le droit d’enseigner les caricatures de Mahomet dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression. Pour cela, il a été exécuté de manière barbare. Et comme si l’assassinat ne suffisait pas, il a été scandaleusement calomnié lors du procès en appel des complices du tueur, certains voyant même leur peine réduite. Grâce à L’Abandon, il est pleinement réhabilité. C’est le moins qu’on lui devait.
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Ce film devrait être diffusé dans tous les collèges et lycées de France. Non par militantisme, mais par devoir. Pour soutenir la famille Paty. Pour redonner un sens à cette « communauté éducative », expression désormais creuse si elle ne s’accompagne pas d’actes. Depuis octobre 2020, l’État n’est pas resté les bras croisés. Une loi contre le séparatisme a été votée en 2021. Laurent Nuñez vient de présenter un projet de loi ciblant l’entrisme islamiste. Mais les tentatives d’interdiction des Frères musulmans, considérés comme une menace pour la cohésion nationale dans un récent rapport parlementaire, ont jusqu’ici échoué. Un aveu d’impuissance que la classe politique devrait méditer.
Avec les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard, victimes du terrorisme islamiste, c’est l’avenir même de la laïcité qui se trouve remis en question. Cent vingt et un ans après la séparation de l’Église et de l’État, le Premier ministre l’a compris. Il nommera bientôt deux parlementaires, Jérôme Guedj et Nathalie Delattre, pour bâtir une politique de la laïcité. Il n’est jamais trop tard.