L'édito de Bruno Jeudy. Justice extrême, extrême injustice ?

Bruno Jeudy, directeur délégué de la rédaction

Découvrez l'édito de Bruno Jeudy.
LTD/CYRILLE GEORGE JERUSALMI

Bruno Jeudy, directeur délégué de la rédaction

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L’image devrait être saisissante. Celle d’un ancien président de la République franchissant, le 21 octobre prochain, les portes de la prison de la Santé. Une scène inédite, presque irréelle. Nicolas Sarkozy incarcéré, à 70 ans, dans une démocratie occidentale, sans attendre l’issue de son procès en appel. À l’heure où la République cherche des repères, cette décision radicale sidère, interroge, divise. Et surtout, elle trouble. Certes, l’ancien chef de l’État a été condamné en première instance à cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteurs dans l’affaire libyenne.
Mais il demeure, selon le droit, présumé innocent jusqu’à ce que toutes les voies de recours soient épuisées. Pourquoi alors cette exécution immédiate de la peine, décidée au nom d’un risque de trouble à l’ordre public ? Pourquoi cette précipitation, cette rigueur sans délai ? Dans un pays déjà fracturé politiquement, cette décision jette de l’huile sur le feu. La France n’avait pas besoin de ça.
Ce moment judiciaire survient quelques jours seulement après l’hommage solennel rendu à Robert Badinter, figure tutélaire de la justice des Lumières. Le contraste est cruel. Le chantre de la dignité et de la mesure panthéonisé, la justice républicaine semble vaciller, prise entre exigence d’exemplarité et tentation de la démonstration de force. Qu’on ne s’y trompe pas.
Il ne s’agit pas ici de défendre Nicolas Sarkozy en tant que tel, ni de nier les fautes politiques ou judiciaires éventuelles. Il s’agit de pointer un déséquilibre. Car en démocratie, la justice n’est pas là pour abaisser. Elle est là pour réparer, sanctionner avec discernement. Quand trois des quatre chefs d’inculpation initiaux s’effondrent dans ce dossier tentaculaire, peut-on légitimement justifier une incarcération immédiate, à ce stade ?
Il faut bien sûr rappeler que les Français, dans leur grande majorité, soutiennent l’idée que les responsables politiques soient jugés comme n’importe quel citoyen. Ce qu’ils rejettent en revanche, c’est le sentiment d’acharnement. Car derrière cette affaire Sarkozy, c’est aussi le crédit de l’institution judiciaire qui est en jeu. Que se passera-t-il si l’ex-président est blanchi en appel ? Qui effacera alors l’image de sa cellule à la Santé ?
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À trop vouloir exercer une justice implacable, on risque de la dénaturer. À trop vouloir compenser les décennies d’impunité supposée, on tombe dans l’excès inverse : une sévérité spectacle, perçue comme expiatoire plus que rationnelle. Et la République, dans tout cela, s’abîme.
Voltaire avertissait : « Un jugement trop prompt est souvent sans justice. » Montesquieu renchérissait : « L’extrême justice est une injure. » Ce principe vaut ici comme pour d’autres responsables politiques, de Marine Le Pen à d’anciens ministres, qui ont connu les rigueurs d’une justice bien moins laxiste que certains le prétendent. La démocratie ne se grandit pas dans l’humiliation d’un ancien président, fût-il fautif.
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Elle se renforce quand ses institutions résistent à la tentation de l’excès. Dans une France déjà endettée, dégradée, divisée, cette incarcération brutale de Nicolas Sarkozy n’apparaît ni comme un sursaut républicain ni comme une leçon de morale. Mais comme un malaise, peut-être un faux pas.
Bruno Jeudy, directeur délégué de la rédaction