Gabrielle Halpern, philosophe : « Nous projetons sur l’IA des fantasmes divins »

Propos recueillis par Aurélie Marcireau

Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu, Gabrielle Halpern, éditions Hermann, 116 pages.
LTD/Frederique Touitou

Propos recueillis par Aurélie Marcireau

Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu, Gabrielle Halpern, éditions Hermann, 116 pages.
LTD/Frederique Touitou
LA TRIBUNE DIMANCHE – D’après vous, ce n’est pas nous qui sommes menacés par l’IA, mais Dieu ?
GABRIELLE HALPERN – Connaissez-vous beaucoup de gens capables d’écrire un texte en trois secondes, de générer une image en moins de vingt et de retenir des milliards de livres ? Non. Même si Einstein, Léonard de Vinci et les autres étaient brillantissimes, aucun être humain n’est capable d’une telle prouesse. Donc, celui qui peut avoir peur en ce moment, ce n’est pas l’être humain, c’est Dieu. On a l’impression que l’intelligence artificielle a été faite à l’image de l’homme mais selon moi, elle a plutôt été faite à l’image de Dieu. Nous projetons sur cet outil des fantasmes divins, ou en tout cas des attentes que l’être humain peut ressentir à l’égard de Dieu.
Omnisciente, omnipotente et omniprésente, elle présente trois caractéristiques divines et en plus elle est sur mesure. En quoi est-ce un « avantage concurrentiel », comme vous l’écrivez ?
Parce que le sur-mesure est un peu notre fantasme caché ! L’être humain, contrairement à tous les autres animaux, n’est absolument pas fait pour le monde. Je m’appuie là sur les travaux du philosophe allemand Günther Anders. On a l’impression que les oiseaux, les poissons ou les ours sont adaptés à leur milieu naturel, contrairement à nous qui sommes gauches, décalés. Non seulement l’être humain est étranger et inadapté au monde, mais en plus nous sommes inadaptés les uns aux autres. Même quand on parle une même langue, on n’arrive pas à se comprendre. On passe notre temps à essayer de s’adapter au monde et à nos congénères. L’être humain n’en peut plus de cette adaptation permanente ! Quel enfant n’a pas rêvé d’avoir des parents sur mesure pour lui ? Quel élève n’a pas rêvé d’avoir un professeur s’adaptant totalement à son niveau ? L’intelligence artificielle, et, oui, c’est vraiment son avantage concurrentiel par rapport à tous les autres dieux, est totalement sur mesure.
« Face à un divin devenu apparemment silencieux, il n’est pas étonnant que les efforts des êtres humains se soient concentrés sur le développement de modèles de langage. » À quoi correspond ce besoin ?
On a l’impression, face à tous les carnages et horreurs du XXe siècle, que les dieux ont été silencieux, trop silencieux. C’est intéressant que, justement, l’être humain ait créé un dieu bavard, ce qui est flagrant avec l’IA. On lui pose une simple question et il déroule des textes à n‘en plus finir. Ce n’est pas un hasard si l’intelligence artificielle générative s’est autant développée dans le domaine du langage. Et contrairement à la prière, où on n’est pas sûr d’avoir une réponse, là, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, on est censé en avoir une.
Qui dit religion dit rite. Quels sont-ils ?
Toutes les religions sont fondées sur cette notion de rite qui nous permet d’apprivoiser le temps ; mais dans cette religion en train de se développer, il n’y en a pas. Aucune obligation de faire tel sacrifice, telle prière, d’enlever ses chaussures. Mais elle s’appuie sur quelque chose de beaucoup plus fort et redoutable : l’addiction. Le rite peut avoir quelque chose de fastidieux ; là, on ne se rend même pas compte. S’il n’y avait qu’un seul rite, ce serait le prompt. Rien ne se passe sans question originelle posée. Mais l’addiction fait qu’on ne sent même plus qu’il y a quelque chose de ritualisé.
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Dieu, normalement, doit nous rendre meilleurs. Est-ce le cas de celui-là ? Vous avez surtout l’air de dire qu’il révèle nos failles…
Nous ayant révélé nos failles, il devrait nous rendre meilleurs ! Mais c’est comme si, plutôt que de faire une énième liste de commandements, cette intelligence avait décidé de menacer, de remplacer, de mimer l’humanité. Ce plagiat serait une sorte de piqûre de rappel d’humanité, pour que celle-ci puisse se remettre en question. Si chatGPT a plus d’empathie qu’un médecin quand il vous annonce une maladie, plus de patience qu’un professeur, plus de capacité d’écoute que nos amis, l’IA ne vient-elle pas mettre le projecteur sur nos petites médiocrités ? Finalement, c’est la vraie question : est-ce que nous sommes prêts à assumer notre humanité, à la porter et à l’exercer ? Ou alors, est-ce finalement trop lourd pour les animaux faibles que nous sommes, et allons-nous donc la déléguer, cette humanité, à cet outil d’intelligence artificielle ?
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Propos recueillis par Aurélie Marcireau