« Climat, souveraineté, intelligence artificielle… nos jeunes seront en première ligne » (Laura Chaubard, directrice générale de Polytechnique)
Propos recueillis par Ludovic Desautez
Avocate infatigable de la science et de la recherche, spécialiste de l'intelligence artificielle, Laura Chaubard a pris les rênes de Polytechnique en octobre 2022.
ENTRETIEN EXCLUSIF — Première femme à diriger la prestigieuse école de Polytechnique, Laura Chaubard entend bien la confronter aux défis de son époque.
LA TRIBUNE DIMANCHE - Les femmes admises au concours de Polytechnique représentent cette année seulement 16% de l'effectif. Où sont les freins ?
LAURA CHAUBARD - Clairement, nous ne sommes pas au bout du chemin, alors que la mobilisation est forte chez tous les acteurs de l'enseignement supérieur scientifique. Il y a une première évidence : il faut construire des passerelles avec les filières des sciences de la vie, où la proportion de femmes est plus importante. Mais nous devons aller plus loin, nous devons comprendre où se situent les biais d'orientation, les biais culturels. Pour cela, nous sommes notamment en train de nouer un partenariat avec Index Éducation, l'éditeur de Pronote, l'application de suivi scolaire qui équipe des dizaines de milliers de collégiens et lycéens. En collectant des données anonymisées sur les notes, les événements, les devoirs, nous cherchons à identifier les verrous entraînant la faible féminisation des filières scientifiques et des écoles d'ingénieurs.
Et sur la question de la diversité sociale des élèves ?
Polytechnique arrive au bout d'une chaîne éducative dans laquelle les inhibitions et l'autocensure peuvent freiner les vocations. C'est un enjeu majeur, alors que nous sommes dans une période de faible mobilité sociale. Là aussi, nous devons comprendre. La mise en place de Parcoursup, et auparavant d'APB, a par exemple eu comme effet involontaire de concentrer les meilleurs profils dans les classes préparatoires parisiennes, au détriment des lycées situés en régions, qui perdent leurs talents capables d'entraîner d'autres élèves. Ce n'était évidemment pas un objectif, mais c'est une conséquence.
La France a-t-elle décroché sur les maths ?
Nous produisons toujours d'excellents mathématiciens, reconnus au niveau mondial. On le voit dans le domaine de l'intelligence artificielle. Maintenant, se pose davantage la question de la « culture mathématique », d'abord dépendante de la qualité de la formation tout au long du parcours scolaire. En installant les maths comme un critère de sélection absolu, nous avons créé une sacralisation mal placée. On a le sentiment que pour comprendre les maths, il faut être touché par une sorte d'illumination. Dans une soirée mondaine, personne n'assume de ne pas connaître Victor Hugo. En revanche, dès que l'on parle de maths, beaucoup de personnes avouent tranquillement « ne rien y comprendre ». Alors que les mathématiques forment juste un langage, comme l'anglais.
Les élèves cherchent comment ils peuvent être le plus utiles. Il y a un net regain d'intérêt pour le service public.
Comment intégrez-vous dans les enseignements les questions liées aux enjeux climatiques ?
Les jeunes que nous formons aujourd'hui seront en première ligne sur les défis climatiques et sur bien d'autres sujets. Notre enjeu, c'est de leur transmettre les clés sans tomber dans une vision réductrice qui prendrait la transition environnementale par le petit bout de la lorgnette, en considérant que c'est simplement une affaire d'électrification ou de démographie. C'est un défi systémique qui se pose, avec des interdépendances très fortes entre les questions énergétiques, sociodémographiques, numériques... L'autre clé essentielle, c'est la démarche scientifique, grâce à laquelle on peut relever ce défi systémique. Cela ne signifie pas que la science est la seule solution. Cela signifie que, face aux questions climatiques, les valeurs de la démarche scientifique - comme l'observation, l'intégrité, la confrontation aux preuves - sont essentielles pour faire les bons constats et avancer vers des solutions.
Que veulent faire plus tard les élèves actuels de Polytechnique ? Y a-t-il des évolutions fortes par rapport aux générations précédentes ?
Ce que j'observe dans la génération actuelle, c'est la préoccupation face à l'état du monde. Les élèves cherchent comment ils peuvent être le plus utiles. Dans cette logique, il y a un net regain d'intérêt pour le service public. D'autres sensibilités sont également présentes, à commencer par la recherche et l'industrie, qui vont jouer un rôle de plus en plus crucial. La recherche va alimenter les technologies de rupture, qui feront la différence dans un monde post-transition, donc qui bâtiront notre souveraineté. Quand je rencontre aujourd'hui des industriels, ils me parlent systématiquement de deux choses : l'énergie et les matériaux. Entre la décarbonation et les difficultés croissantes d'accès aux matières premières, les industriels savent qu'ils vont devoir drastiquement transformer leurs procédés de production. Et les solutions de demain passent par la recherche et la formation d'aujourd'hui.
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La Fondation de l'École polytechnique lance une levée de fonds, auprès des entreprises et des particuliers, avec l'objectif de récolter 200 millions d'euros. À quoi va servir cet argent ?
Cette levée de fonds, la plus importante jamais réalisée par une école scientifique en France, doit nous permettre de soutenir trois démarches. La première, c'est d'accompagner les talents de demain, avec des actions au sein des lycées pour sensibiliser à l'attrait de la science, ou encore l'octroi de bourses pour renforcer la diversité de nos profils. La deuxième démarche, c'est d'accentuer nos efforts en faveur de la recherche fondamentale. Je pense notamment à la supraconductivité, qui permettrait de conduire l'électricité sans aucune perte d'énergie, ou encore à la lumière polarisée, qui off re de nouvelles perspectives en matière de diagnostic médical. La troisième démarche, enfin, c'est de rénover, et même de transformer, notre campus situé à Palaiseau, construit en 1976. Nous souhaitons par exemple construire un bâtiment consacré aux mathématiques, qui va concilier enseignement, recherche et accueil de chercheurs invités venus du monde entier. Ces lieux d'accueil et d'échanges sont essentiels : plus de 40% de nos enseignants-chercheurs viennent des quatre coins du monde. Pour attirer les meilleurs, nous devons bien les accueillir.