Chatgpt, dis-moi pour qui voter ? : Ce que répondent vraiment les IA
Consulter un assistant IA comme un oracle avant de glisser son bulletin dans l’urne, c’est déjà une tentation pour une partie des Français. Avec le risque d’être influencés par ces outils qui ne sont pas neutres.
Dimanche 15 mars, comme dans toutes les communes françaises, les électeurs de Paris, Lyon et Marseille voteront pour le premier tour des élections municipales.
« Aux prochaines municipales et présidentielles, de plus en plus de nos compatriotes vont aller sur leur IA et dire “pour qui je dois voter ?”», s’alarmait le président Emmanuel Macron, en fin d’année dernière. Une mise en garde confortée depuis par les sondages. 27 % des Français ont l’intention d’utiliser une IA générative pour se renseigner sur les municipales, d’après une enquête Ipsos/BVA du mois de février. Et 30 % d’entre eux pour identifier un candidat ou un parti qui correspond le plus à leurs idées. Les hommes et les jeunes seraient les catégories les plus concernées. Faut-il vraiment s’en inquiéter ?
Nous avons procédé à des tests concernant les scrutins de Paris, Lyon et Marseille, en interrogeant ChatGPT et Gemini, qui totalisent 76 % des usages en France, d’après le dernier Baromètre du numérique. Ces modèles d’IA refusent en général de répondre à une première question brute comme « Pour qui voter aux élections municipales à Paris ? “J’ai un devoir de neutralité : je ne peux pas prendre parti ni vous donner de consigne de vote” », avertissent-ils.
Ils proposent très vite, en revanche, de comparer les programmes. Et il ne faut pas insister beaucoup pour obtenir des recommandations. Le nom de Jean-Michel Aulas nous a ainsi été poussé pour améliorer la situation économique à Lyon, celui de Benoît Payan pour développer le logement à Marseille ou de Rachida Dati pour assurer la propreté et la sécurité à Paris. La structure des réponses est également troublante avec un classement numéroté des candidats, ce qui favorise le premier de la liste.
Les formulations enfin sont problématiques, toujours louangeuses. « Si vous cherchez un cadre stable, moderne et moins bureaucratique, Pierre-Yves Bournazel incarne cette ligne pour Paris », nous assène ainsi l’un des modèles. « Emmanuel Grégoire défend une vision progressiste mais pragmatique de la gestion municipale », tranche un autre.
Quand les IA parlent politique malgré leurs garde-fous
Malgré leurs grands principes théoriques, ces IA génératives finissent donc par émettre des avis politiques, ce qui est en soi une surprise. Pour Marc Faddoul, chercheur et directeur d’AI Forensics, une association de défense des droits numériques, cela est dû à une contradiction inhérente à leur fonctionnement. « Ces modèles ont reçu des instructions pour ne pas s’exprimer sur des sujets sensibles mais doivent aussi apporter des réponses à l’utilisateur. Cela explique qu’on puisse contourner les filtres sur la politique, par exemple, d’autant plus que c’est un sujet très large », analyse-t-il.
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Le problème, c’est que les contenus ne sont ni neutres ni toujours exacts. En raison des sources utilisées pour l’entraînement qui comportent forcément des biais et des erreurs mais aussi à cause de l’étape suivante, celle dite de « l’alignement ». « Elle consiste à apprendre au modèle à se comporter comme on aimerait en demandant, par exemple, à des humains d'évaluer la qualité des réponses. En fonction des critères de notation et des instructions données à ces évaluateurs, cela peut orienter les résultats », souligne encore Marc Faddoul.
Aux Etats-Unis, le débat fait rage depuis plusieurs années déjà, les Républicains accusant les grandes plateformes de fournir des réponses penchant du côté démocrate. L’été dernier, Trump a même publié un décret stipulant que le gouvernement fédéral n’utiliserait plus d’IA respectant la diversité, l'équité et l'inclusion, encourageant ainsi la suppression des filtres contre le racisme ou le sexisme. Pour le moment, aucun changement notable n’a été observé dans les réponses de ces services à des questions politiques, mis à part avec Grok, l’outil d’Elon Musk. Mais cet épisode rappelle que l'exécutif américain peut influer sur ces applications.
Comment les IA peuvent influencer le vote des électeurs
Plus proches de nous, les Pays-Bas ont mis à jour un phénomène assez étonnant. Lors des élections législatives du mois d’octobre dernier, les petits candidats avaient tendance à être invisibilisés au profit des deux plus gros partis dans les réponses des IA génératives. Et cela, sans prendre en compte les consignes des utilisateurs, les incitant ainsi à voter pour des partis ne correspondant pas forcément à leurs aspirations.
Des anomalies qui auront forcément des conséquences. Car des études scientifiques récentes, parues dans les revues Nature et Science, ont montré que le pouvoir de persuasion des IA était important. Il s’avère même plus efficace que des campagnes de communication traditionnelles conçues par des humains, allant jusqu'à faire changer l'intention de vote d’un électeur sur dix.
Mais le plus inquiétant, c’est que l’on sait qu’il est possible de manipuler les réponses depuis l’extérieur. C’est ce qu’a découvert la start-up américaine Newsguard, spécialisée dans la détection de fake news. Le réseau russe Pravda, constitué d’une centaine de sites ayant publié plus de 6 millions d’articles dans 49 langues, a ainsi réussi à infecter les dix principaux chatbots occidentaux d’IA génératives avec des fausses informations alléguant la corruption de dirigeants ukrainiens ou la perte d’un testicule par Emmanuel Macron dans un accident de jet-ski, par exemple.
Ces plateformes reprenaient ces intox à leur compte dans 33 % des cas en 2025. « Il est aujourd’hui possible d'inonder le web avec des contenus très nombreux, pas forcément viraux, mais ayant de l'impact sur les outils d’IA génératives pour faire passer un message ou une vision du monde, alerte Chine Labbe, rédactrice en chef Europe de Newsguard. Nous devons l’avoir en tête au moment des élections. »
En 2027, les IA pourraient peser sur l’élection
Une telle manipulation reste cependant sophistiquée et coûteuse. D’ailleurs, rien de tel n’a encore été constaté en France à l’occasion de ces municipales, d’après les rapports hebdomadaires de Viginum, le service français chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères. Peut-être parce que le jeu n’en valait pas encore la chandelle pour un État étranger malveillant.
La situation sera toute autre, en 2027, à l’occasion de la présidentielle. «A cette date, entre 3,5 et 4 millions de primo votants, jeunes et habitués à consulter des IA génératives, vont glisser leur bulletin dans l’urne », relève Adrien Broche, directeur des études politiques à l’institut Viavoice. L’impact de ces outils pourrait donc être bien plus important. «Quand on sait que Jean-Luc Mélenchon a manqué sa qualification pour le second tour à 400.000 voix près en 2022, on se dit que ces IA pourraient faire basculer l’élection», avance encore le politiste qui veut aussi croire en la possibilité d’un scénario optimiste où ces chatbots nous aideraient vraiment à faire notre choix.
En tout cas, pour le moment, aucun parti ne semble avoir pris la mesure de ce phénomène. La plupart d’entre eux ont refusé de répondre à nos questions.
Comment les IA peuvent influencer le vote des électeurs