Voile : l'élite des skippers réunie pour la Solitaire du Figaro

Dans l'ombre du Vendée Globe, la Solitaire du Figaro réunit des grands noms de la voile.
LTD/Vincent Olivaud

Dans l'ombre du Vendée Globe, la Solitaire du Figaro réunit des grands noms de la voile.
LTD/Vincent Olivaud
Des millions de Français s’enthousiasment pour le Vendée Globe, se déplaçant en masse aux Sables-d’Olonne pour lui donner des allures d’événement national, scrutant l’avancée de ses héros dans le Pacifique. Ils sont beaucoup moins nombreux à savoir que la Solitaire du Figaro s’élancera dimanche 17 mai. Pourtant, c’est dans cette compétition, plutôt que sur sa célèbre grande sœur, que bataille la crème des navigateurs.
Dans les centres d’entraînement où se façonnent les meilleurs marins français, son prestige sportif est sans égal. Philippe Poupon, Laurent Bourgnon, Franck Cammas ou Armel Le Cléac’h ont accroché son étoile à leur ciré. D’autres grands noms, tel Charlie Dalin, n’y sont pas parvenus, sans que cela soit une infamie tant le niveau et la densité y sont exceptionnels.
Pour cette 57e édition, qui reliera Perros-Guirec (Côtes-d’Armor) au Havre après deux escales à Vigo (Espagne) et Pornichet (Loire-Atlantique), désigner un favori parmi les 36 participants relève encore une fois de la gageure. « Même accrocher le top 20 sera très difficile », assure Yoann Richomme. Son statut de double vainqueur (2016, 2019) et de deuxième du dernier Vendée Globe sur Paprec Arkéa ne lui garantit rien. « Il y a de grandes chances que je sois battu », prévient-il.
Par l’expérimenté Nicolas Lunven, lui aussi double lauréat (2009, 2017) ? Par les jeunes Paul Morvan, Tom Goron, Hugo Dhallenne ou Loïs Berrehar ? S’il s’aligne malgré une préparation perturbée par des blessures, c’est qu’il est alléché par une rivalité unique entre jeunes loups venus de l’olympisme et quadragénaires revenus jauger leur niveau.
Là où le sort du Vendée Globe se joue en partie dans les cabinets d’architectes navals et les chantiers, la Solitaire se décide sur l’eau. Tous les Figaro 3 sont issus du même moule de 9,75 mètres et attribués par tirage au sort à leur livraison. Un budget compris entre 80 000 et 200 000 euros permet de prendre le départ. C’est dix fois moins que pour le Vendée Globe, et ça change tout.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Comme en Formule 1, où certains pilotes accèdent au paddock grâce à un sponsor généreux davantage qu’à leurs performances, des marins parviennent au tour du monde parce qu’ils ont le bagou pour convaincre une salle de conseil d’administration. D’autres, parfois plus talentueux, n’y arrivent jamais. Malgré son nom, Erwan Tabarly n’a jamais pu réunir les fonds après des années à briller en Figaro.
Résultat ? C’est « le niveau sportif le plus élevé de tous », tranche Michel Desjoyeaux, triple vainqueur de l’épreuve (1992, 1998, 2007) et double lauréat du Vendée Globe (2000-2001, 2008-2009), tout en relevant que ce dernier est plus complexe. La performance autour du monde englobe la gestion d’une équipe à terre, des années de préparation et une science de la communication permanente. Sur la Solitaire, seul compte l’art de la navigation.
Dans une flotte aussi homogène, une heure bord à bord permet rarement de prendre plus de 50 à 100 mètres d’avance sur son concurrent. « C’est un plaisir dingue quand tu y parviens, et c’est douloureux quand tu es battu : tu es seul face à ton erreur, sans matériel à incriminer », ajoute « le Professeur ».
S’ajoute une réalité physiologique. Sur le Vendée Globe, les skippeurs dorment en moyenne cinq à six heures par vingt-quatre heures, par tranches pouvant atteindre quatre-vingt-dix minutes consécutives. C’est peu, mais suffisant pour maintenir un fonctionnement cognitif minimal. Sur la Solitaire, c’est entre zéro et trois heures par vingt-quatre heures, par segments de vingt minutes, pendant trois étapes de trois à quatre jours, avec seulement trois jours de repos à chaque escale.
« Au fur et à mesure, on augmente notre dette de sommeil et d’énergie », résume Yoann Richomme. Les décisions se prennent dans un brouillard croissant, et le Figaro 3, voilier plus physique et plus nerveux que son prédécesseur, ne ralentit pas.
Pour comprendre ce que la course inflige aux corps, Michel Desjoyeaux a un conseil : « Allez voir une arrivée et observez les visages, ils sont défoncés. » La préparation qu’elle exige ressemble davantage à celle des Jeux olympiques qu’à celle d’une course au large traditionnelle : deux à trois mois de stage hivernal, des saisons pouvant atteindre 150 jours sur l’eau. L’exigence réglementaire achève de forger les caractères : un retard au briefing ou quelques kilos de dépassement lors d’un contrôle aléatoire peuvent donner lieu à des pénalités.
Loïs Berrehar, 32 ans, s’alignera pour la septième fois. Il peut s’enorgueillir de deux podiums consécutifs et de deux victoires d’étape, mais pas encore d’une victoire au classement général. Il décrit la Solitaire comme les « maths sup maths spé de la voile ». Ainsi préparé, il est déjà propulsé parmi les favoris du prochain Vendée Globe sur son Imoca Banque Populaire. Voilà pourquoi la France de la voile dispose d’un réservoir de talents sans équivalent. Et de grands navigateurs toujours prêts à revenir à leur premier amour.