Séoul teste l'idée d'un « dividende IA » pour redistribuer la rente technologique

Le secrétaire général chargé de la politique nationale, Kim Yong-beom.
via REUTERS - JEON HEON-KYUN

Le secrétaire général chargé de la politique nationale, Kim Yong-beom.
via REUTERS - JEON HEON-KYUN
En l’espace de quelques heures, un post de Kim Yong-beom, chef de la stratégie au sein de la présidence sud-coréenne, suggérant un « dividende national » financé par les recettes fiscales générées par le boom de l’IA, a affolé le Kospi, entraînant dans sa chute Samsung Electronics et SK Hynix, fers de lance de la vague des semi-conducteurs IA. L’indice de Séoul, porté quelques jours plus tôt au-delà des 7 000 points par l’euphorie autour des puces d’accélération IA, a été brutalement rappelé à la réalité d’un risque fiscal perçu comme direct sur la rente technologique. La séance s’est transformée en stress test grandeur nature d’une nouvelle génération de politiques publiques : la fiscalité du capital technologique.
Tout part d’un message publié sur Facebook par Kim Yong-beom, ex-haut responsable de la banque centrale, aujourd’hui en charge de la stratégie au sein de la présidence, évoquant la création d’un « dividende national » pour redistribuer aux citoyens une partie des recettes fiscales issues de l’essor fulgurant des industries liées à l’IA, des puces aux data centers. L’idée centrale : considérer que les impôts sur les sociétés, les cotisations et les taxes sur les plus-values dopés par la bulle IA constituent des recettes « excédentaires » pouvant être affectées à un fonds dédié plutôt qu’au budget général.
Les algorithmes de trading comme les gérants humains y lisent immédiatement un risque de hausse implicite de la pression fiscale sur les profits de l’IA, ou à tout le moins de cap des marges futures, déclenchant des ventes massives sur les valeurs qui avaient porté le rallye coréen depuis un an. En séance, le Kospi cède plus de 5 %, tandis que Samsung et SK Hynix, surpondérés dans les indices internationaux, perdent en quelques heures l’équivalent de dizaines de milliards d’euros de capitalisation.
Face à la panique, Kim doit préciser que son projet n’est pas un nouvel impôt sur les bénéfices exceptionnels (windfall tax) ciblant les superprofits des champions de l’IA, mais un mécanisme d’affectation des recettes fiscales existantes, lié au cycle IA. Pour convaincre, il convoque le précédent norvégien : un fonds de richesse nationale alimenté par la rente pétrolière, dont les fruits financent des dépenses sociales et intergénérationnelles.
La scène ne se joue pas dans le vide : la Corée du Sud est devenue l’un des épicentres boursiers de la révolution IA, avec un Samsung qui a brièvement flirté avec les 1 000 milliards de dollars de capitalisation, pesant à lui seul près d’un cinquième du PIB et une part démesurée de l’indice national. Les flux d’investissements étrangers se sont concentrés sur quelques groupes, laissant les secteurs traditionnels et les PME en marge de cette embellie alimentée par les besoins en mémoire et en calcul des modèles d’IA générative.
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Kim Yong-beom parle lui-même de « polarisation en K » pour décrire une société où une branche du « K » s’envole, emportée par les actifs financiers et les salaires de la tech, tandis que l’autre reste à quai, avec des revenus stagnants et une exposition croissante au risque de déclassement. Le boom IA accentue ce découplage, en concentrant les gains dans les quartiers d’affaires de Séoul et les clusters industriels, loin des villes moyennes et des seniors.
Vu de loin, le projet coréen ressemble à une classique taxe sur les superprofits, comme celles ciblant les énergéticiens pendant la flambée des prix de l’énergie. En réalité, l’architecture esquissée par Kim Yong-beom est plus subtile : il s’agit de siphonner la part « excédentaire » des recettes fiscales attribuables à l’IA – impôts sur les sociétés, cotisations, plus-values boursières – pour les placer dans un fonds spécifique.
Ce fonds aurait trois missions possibles : verser un dividende citoyen à large spectre, financer des politiques de formation et de reconversion ciblées, et soutenir les territoires et catégories sociales les plus exposés à l’automatisation. Le parallèle assumé avec le fonds souverain norvégien indique une ambition de long terme : transformer un boom sectoriel volatil en revenu stable pour l’ensemble de la population.
Si la proposition de dividende citoyen trouve un écho au-delà des cercles technophiles, c’est qu’elle arrive dans un moment de bascule sur le front de l’emploi. Les travaux de Goldman Sachs indiquent que les tâches de bureau, les fonctions support, les services professionnels et une partie des métiers de la finance et du droit figurent parmi les plus exposés, avec une proportion d’emplois automatisables qui grimpe à plus de 40 % dans certains segments.
Pour les jeunes diplômés et les classes moyennes urbaines, qui ont construit leurs trajectoires sur ces métiers de bureau stables et bien taxés, le risque est double : pressions sur les salaires et montée de l’instabilité professionnelle, mais aussi fragilisation des systèmes de protection sociale qui reposent sur leurs cotisations. Goldman Sachs évoque explicitement le spectre d’une croissance portée par l’IA mais peu créatrice d’emplois, voire destructrice dans les économies avancées.
Le FMI insiste sur la même vulnérabilité : dans ses simulations, les emplois les plus menacés dans les pays riches sont aussi ceux dont les salaires et les charges supportent l’essentiel de la protection sociale, ouvrant un « trou » potentiel dans les finances publiques si rien n’est fait pour faire contribuer la rente IA elle-même.
En Corée, cette tension se superpose à des fragilités déjà anciennes : taux de chômage des jeunes élevé, pression extrême sur les classes moyennes urbaines, coût de la vie élevé et inégalités patrimoniales nourries par la flambée de l’immobilier et des actions. Le poids de Samsung et des chaebols dans l’économie accentue encore la dépendance de l’emploi qualifié aux cycles de ces groupes.
Dans ce contexte, le dividende citoyen version Kim Yong-beom fonctionne comme une forme d’assurance-chômage 2.0, pensée à l’ère des IA génératives : plutôt que de financer seules les protections sociales sur les épaules des travailleurs, les autorités coréennes testent l’idée de faire contribuer directement la rente technologique aux trajectoires d’emploi des jeunes, des salariés de back-office et des territoires en reconversion.
Pour l’OCDE, qui plaide depuis des années pour des politiques actives de formation, la question n’est plus seulement de « requalifier » les travailleurs : les scénarios où des dizaines de millions d’emplois changent de nature d’ici à 2030 posent frontalement la question de qui finance la transition : les contribuables actuels, les grandes plateformes ou les infrastructures IA.
La violence de la correction sur le Kospi agit comme un message politique envoyé à Séoul et, au-delà, à tous les gouvernements qui réfléchissent à la fiscalité de l’IA. En quelques heures, les investisseurs ont rappelé qu’ils valorisent les champions de l’IA sur l’hypothèse implicite d’une rente largement privatisée et faiblement taxée.
C’est exactement ce scénario que redoutent Altman, Amodei et Yang : celui où les États, sous la pression d’une opinion exaspérée par les destructions d’emplois, improviseraient une « taxe robot » punitive qui viendrait frapper brutalement des industries devenues impopulaires. Dans leurs interventions publiques, ces bâtisseurs de l’IA plaident pour une compute tax négociée « à froid », avec des règles claires sur le partage de la rente, pour sécuriser les investissements et désamorcer le risque de révolte fiscale.
En parallèle, des travaux comme ceux d’Acemoglu et Johnson pour le FMI, mais aussi des notes d’institutions européennes, poussent à un rééquilibrage de la fiscalité vers le capital technologique : ils recommandent de taxer davantage les profits et les rentes liés à l’IA, tout en allégeant la charge sur le travail, pour éviter une érosion durable des recettes publiques.
Dans cette bataille, Séoul fournit un premier scénario grandeur nature : la Corée temporise, le « dividende citoyen » reste un ballon d’essai, les marchés reprennent leur marche haussière, mais le risque politique enfle à mesure que les statistiques d’emploi matérialisent les suppressions de postes liées à l’IA. Deuxième scénario : le gouvernement assume le rôle de pionnier, crée un fonds alimenté par les recettes excédentaires IA et distribue un premier dividende ciblé vers les jeunes, les zones rurales ou les travailleurs en reconversion, offrant aux Européens un cas d’école à étudier. Troisième scénario enfin : une prochaine correction des valeurs IA ou un scandale social relance la question fiscale sous la forme de taxes directes sur les profits ou la puissance de calcul, sans filet de négociation avec l’industrie, validant l’intuition des fondateurs de l’IA : mieux vaut un impôt « choisi » qu’un impôt « subi ».