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OpinionsCercle des Ingénieurs Economistes

Avec Jean Tirole, le Jury Nobel honore l'école française des ingénieurs-économistes

Photo de Les correspondants de La Tribune

Christian Stoffaes

Publié le 17 octobre 2014 à 08:10 - Mis à jour le 17 octobre 2014 à 10:01

Le Quotidien Numérique

17 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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L'école française d'économie est à l'honneur au niveau mondial, et il est particulièrement bienvenu de voir le jury du Nobel couronné en Jean Tirole une éminente figure de celle issue du monde des ingénieurs et de l'économie "réelle" par opposition à l'économie financière...

Quelle signification peut-on donner à la distinction qui honore aujourd'hui Jean Tirole, au delà du fait qu'elle était méritée et attendue de longue date ? Les commentaires ont souligné son parcours original : son adoubement américain ; son retour en France pour y développer, fort des méthodes acquises Outre-Atlantique, une structure indépendante et concurrentielle ; le fait de ne pas être pas un économiste académique ayant suivi la filière universitaire.

Quelques esprits grincheux lui reprochent d'avoir monté une véritable « entreprise universitaire ». L'innovateur dérange : court-circuitant la culture et les règles du milieu, il a en effet su rassembler autour de l'école d'économie de Toulouse, des contributeurs financiers qu'il a su persuader, au nom de la spécialisation, de la masse critique et du rayonnement international - c'est à dire les critères de compétitivité en usage dans le monde des entrepreneurs.

Comprendre l'innovation institutionnelle

Certains ont aussi fustigé son libéralisme - par exemple lorsqu'il prône la dérégulation du marché du travail et le contrat unique. Ce n'est pas à Tirole qu'il faut adresser ce reproche - si c'en est un - mais à la planète toute entière et au jury, qui incarne la vision dominante, dont on a fait obligeamment remarquer qu'agissant sous mandat de la Banque de Suède, qui plus est Royale, il usurpe l'héritage d'Alfred Nobel qui, lui, s'était limité à s'enrichir- et ses lauréats- en inventant la dynamite.

Jean Tirole se préparait de longue date au titre envié. Le statut de polytechnicien et de haut fonctionnaire ingénieur d'un grand corps technique confère indépendance et liberté par rapport à la culture de la profession, permettant notamment de prendre le risque de l'innovation institutionnelle, de passer trois années d'études dans une université américaine, de comprendre les besoins des entreprises en matière de recherche économique.

Un précurseur

Donc, en premier lieu, le Nobel 2014 nous en dit beaucoup sur la France, nos coutumes et nos certitudes confrontées au monde extérieur. D'ailleurs l'université bouge : Jean Tirole sera et est déjà considéré comme un précurseur. Le Journal du Fonds monétaire international publiait le mois dernier la sélection des vingt-cinq jeunes talents les plus prometteurs appelés à façonner notre conception de l'économie. Sept Français y figurent, représentant à eux seuls -à part un Anglais- l'ensemble du contingent européen, soit autant que de purs Américains (sans double nationalité).

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La plupart des élus ont un diplôme d'économie américain et enseignent dans une université américaine. Leur reconnaissance aux Etats-Unis tient largement à une formation en mathématiques poussée, qui leur confère indépendance d'esprit et capacité à conceptualiser et à innover. Leur formation initiale, ils l'ont acquise dans les grandes écoles scientifiques - Polytechnique et Normale Supérieure. Il est donc à noter qu'ils ont progressé dans la carrière à l'écart des normes universitaires nationales, munis de leur statut élitiste.

On notera la remarquable constance du Jury Nobel. Les trois lauréats français tous sont de formation mathématicienne. Leurs travaux apportent la rigueur des sciences dures à la science économique. Ils mettent en équations les comportements et les politiques économiques.

Un ingénieur-économiste

Gérard Debreu, normalien scientifique a été élu en 1983 pour avoir produit une formalisation rigoureuse de la théorie de l'équilibre général et de l'optimum walraso-parétien, apportant (encore un libéral) la « démonstration scientifique » de la main invisible chère à Adam Smith. Maurice Allais, polytechnicien et ingénieur des mines, a été élu en 1988 pour ses travaux sur la dynamique monétaire et sa théorisation des comportements humains. Jean Tirole, polytechnicien et ingénieur des ponts et chaussées, confirme cette tendance de par ses travaux d'économie industrielle portant sur la régulation des monopoles, discipline au coeur des enjeux économiques d'aujourd'hui.

C'est un autre profil bien français qui est ainsi honoré : l'Ecole des ingénieurs-économistes, spécificité d'ailleurs liée à l'excellence mathématicienne. C'est un ingénieur investi de fonctions de direction chargé de grands projets d'infrastructures qui, confronté à des choix d'investissement, se pose des questions économiques et les met en équations pour y répondre. Il élabore des théories pour résoudre des problèmes concrets.

Le rôle éminent de l'ingénieur en France, sans équivalent dans les pays de culture financière, est lié à la centralisation, aux grands corps d'ingénieurs d'Etat, au puissant ministère des travaux publics et autres ministères dits techniques, institutions qui préfigurent la technocratie qui prendra forme au XXème siècle avec la Reconstruction, les entreprises publiques, les grands projets techniques et industriels.

Une influence déterminante

Une éminente figure fondatrice de l'ingénieur-économiste est l'ingénieur des ponts et chaussées Jules Dupuit sont appelé à faire des choix entre des ponts et des routes à financer et à construire, des tarifs et des péages à fixer. A partir d'une question de péage, il élabore la théorie de l'utilité marginale décroissante et du surplus du consommateur qui fondent l'équilibre général. Plus près de nous, l'école des ingénieurs économistes d'Electricité de France -derrière Marcel Boiteux et Pierre Massé- nous a donné la Reconstruction, la tarification du « monopole éthique », l'équité du service public par la péréquation, l'indépendance nationale énergétique, un approvisionnement fiable et compétitif - c'est à dire un des grands atouts compétitifs pour la France, qui en a bien besoin.

Le mouvement des ingénieurs saint-simoniens exerce une influence déterminante dans la société industrielle naissante du XIXe siècle. Il se rattache à la gauche dite utopique pré-marxiste et au positivisme. Le rayonnement de cette pensée typiquement française s'étend largement au-delà de nos frontières, dans le monde entier. Les ingénieurs participèrent aux événements du siècle, des héros pour l'opinion publique qui voit en eux l'incarnation du rêve républicain et rationaliste. Héritiers du siècle des Lumières et de la Révolution, les saint-simoniens adhèrent à l'idéologie du progrès par la science. Leur apogée se situe sous le Second Empire. Désormais aux affaires, ces apôtres de l'industrialisation prirent une décisive dans le développement de l'industrie et des infrastructures et firent entrer le pays dans l'ère industrielle, avec la construction des chemins de fer, la modernisation des villes, dont les grands travaux haussmanniens, le percement du canal de Suez et le développement économique de la Méditerranée, la création des banques d'affaires.

Les saint-simoniens comme la Planification, c'est une référence certes bien lointaine. Mais elle rappelle que la France eut et a encore une vocation inspiratrice dans le monde, même au coeur de la discipline-reine chez les Anglo-saxons. En témoigne aussi le rayonnement international des Rencontres du Cercle des économistes, autre illustration de l'esprit d'entreprise intellectuelle.

Le clin d'oeil du Nobel

Le fait que ce soit un ingénieur d'un grand corps technique français qui soit considéré comme la personnalité la plus influente dans les idées sur la régulation n'est pas non plus tout à fait un hasard. Leur missions dans les ministères techniques, lorsque leur compétences n'avaient pas encore été transférées aux autorités indépendantes - octroyer des concessions de mines et en surveiller l'exploitation, fixer les tarifs des autoroutes, du téléphone, de l'électricité, etc- était de faire de la régulation, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir puisque le vocable n'existait pas.

Le Nobel de Jean Tirole, le score étonnant des jeunes talents du FMI, peu suspect de biais pro-français - hormis la nationalité de la moitié de ses anciens et actuel directeurs généraux...- la mise en lumière de l'école française, sont aujourd'hui bien venus pour relativiser la réputation de cancres de l'économie dont on nous accable volontiers à Wall Street et à Bruxelles, comme le rappelait le Premier Ministre.

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Le Jury Nobel aurait-il voulu nous adresser un clin d'oeil, dans la ligne de la distinction accordée au lendemain du krach à l'infatigable pourfendeur de l'aveuglement des marchés financiers dérégulés Paul Krugman ? Indépendamment des talents individuels du brillant lauréat le Nobel 2014 nous en dit beaucoup sur la France, messages bien utiles en ces temps de délectation morose.

Christian Stoffaes

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